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La défense de Ségolène

Candidate socialiste aux présidentielles et comme telle possible futur chef des armées, Ségolène Royal devrait présenter samedi prochain ses orientations en matière de Défense, quatre jours avant les assises nationales de l'UMP sur le même sujet. A l'invitation de République moderne, du groupe Orion et d'autres clubs regroupant les spécialistes de défense du PS ou proches du parti, une réunion thématique est ainsi prévue samedi après-midi à la Maison de la Chimie, à deux cents mètres à peine du ministère de la Défense.

La campagne électorale avait jusqu'ici évité le sujet, laissant aux médias le plaisir d'ironiser sur les lacunes des candidats, et d'abord de Ségolène qui avait calé sur le nombre de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), comme si tout un chacun connaissait par coeur le nombre de sous-marins, de frégates, de chars en état de marche et d'avions en état de voler équipant les armées françaises. Par souci de symétrie, ou par pure galanterie, Nicolas Sarkozy vient à son tour de se planter, cette fois sur le nombre des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA), en répondant à une interview de RMC.

Tout le monde sait qu'un ministre fonctionne avec un cabinet, et a fortiori un président de la République peut-il s'appuyer sur une équipe de conseillers et d'experts, donc le critère de choix n'est vraiment pas leur capacité à répondre à un "grand oral" technico-militaire. Le risque du candidat, c'est qu'il n'a pas encore le même appareil à sa disposition et qu'il est sous la pression constante des sollicitations médiatiques. Là n'est donc pas le sujet, et ce n'est certainement pas par ignorance que les deux principaux candidats ont reculé le moment de se lancer sur cette matière.

C'est plutôt parce qu'il est communément admis que s'il est un sujet sur lequel doit prévaloir un consensus au-dessus des partis, c'est précisément celui de la défense de la France, de ses ressortissants et de ses intérêts. Un consensus qu'on a remarqué sur la dissuasion depuis quarante ans, sur la professionnalisation depuis 8 ans, sur l'engagement de la France sur des théâtres extérieurs. Et l'on a pu noter, après quelques déclarations de campagne très volontaristes sur le service civique obligatoire l'année dernière, une même modération des deux camps sur ce sujet insuffisamment stabilisé.

Polémique sur le deuxième porte-avions ? Là aussi, beaucoup de publicité à une phrase de Ségolène mettant en doute la nécessité de lancer un deuxième porte-avions, et aucune en revanche sur une interview de son expert Défense, le président de la région Bretagne Jean-Yves Le Drian, à Ouest France déclarant ensuite que si la France n'était pas capable de lancer un deuxième PA en coopération européenne, elle ne le ferait pas toute seule. En fait, les deux candidats savent qu'il faudra lancer inéluctablement un porte-avions... pour succéder au Charles de Gaulle avant que celui-ci ne soit retiré du service. Et, sauf le ministre actuel qui veut à tout prix l'engager avant de quitter son poste, on ne peut pas dire que Sarkozy soit beaucoup plus pressé que Ségolène de lancer sans réfléchir un programme qui absorbera une grande partie du budget de la marine, compromettant tous les autres.

Alors, identité de vues sur la défense ? Non, pourtant, car il y a bien une politique de gauche et une politique de droite sur le sujet. La gauche, contrairement aux idées reçues, n'est pas antimilitariste et peut être fière de son bilan depuis 1981 : féminisation et premiers jalons de la professionnalisation (les VSL) avec Charles Hernu, création des grands commandements interarmées avec Pierre Joxe, modernisation de l'outil industriel et accompagnement de la professionnalisation avec Aian Richard, etc. Et surtout, une attention particulière aux hommes et aux femmes de la Défense qui, pour le PS, sont et doivent être reconnus comme des citoyens à part entière.

Le programme de samedi sera sans doute moins grand public que celui de Villepinte. Nul doute cependant qu'il pourrait être riche de toutes ces réformes que la gauche n'a pas eu le temps de mener à bien : statuts des personnels civils et militaires, droits d'expression et de représentation, accompagnement des militaires dans leur retour à la vie civile et pour une deuxième carrière, refonte de la politique africaine dans le sens d'une plus grande lisibilité pour tous et de l'ordre juste sur ce continent, mise en place d'une véritable politique industrielle du secteur évitant les embardées des fusions européennes mal consolidées... un discours très attendu, enfin, sur la place que la gauche entend redonner à la France dans l'Europe et dans le monde.

Menace(s) sur le Golfe

Dscf6578 Le salon international des équipements de défense terrestres et navals IDEX qui vient de se terminer à Abou Dhabi est révélateur du climat de relative tension qui règne aujourd'hui dans le Golfe persique, côté arabe, avec en particulier la poursuite du bras de fer entre Américains et Iraniens sur le programme nucléaire militaire poussé par Téhéran - avec sans doute plus d'ambition que de réalité. Situés sur le détroit d'Ormuz, les Emirats arabes unis ne sont en effet qu'à une centaine de kilomètres des côtes et des forces armées iraniennes.

Favorisés par des prix du pétrole maintenus élevés - cette tension n'y étant pas étrangère - les six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont manifesté, depuis moins d'un an, un regain d'intérêt pour les équipements de défense, dix ans après la première vague de commandes qui avait suivi la guerre du Golfe de 1990-91, dont pour la France les gros contrats du char Leclerc, des frégates et de l'avion de combat Mirage 2000-9, et pour les Britanniques de très gros contrats d'avions de combat en Arabie saoudite notamment.

Dscf6549Cette première vague avait été suivie d'un net ralentissement des commandes et des besoins exprimés à la fin de la décennie, et ce n'est donc que tout récemment que la tendance s'est à nouveau inversée : non pas tant à cause du 11 septembre 2001, mais directement à cause de la guerre en Irak et de ses conséquences dévastatrices pour la stabilité de la région, et aussi bien de la tension permamente autour de l'Iran surtout depuis l'élection du président Ahmadinedjad, systématiquement provocateur envers l'Occident et envers Israël.

Le salon IDEX n'est pas consacré aux avions de combat, et il faudra attendre son pendant aéronautique Dubai Airshow en novembre prochain pour entendre parler des maxi-contrats saoudiens en faveur du Tornado et de l'Eurofighter, et voir s'affronter en termes de concurrence les plates-formes présentes et futures proposées par Américains, Européens et Russes principalement. Ces derniers sont très évidemment revenus en force sur ce marché, après avoir digéré la fin du Pacte de Varsovie et la dislocation d'un outil industriel autrefois réparti à travers toute l'URSS qui avaient désorganisé leur capacité à exporter des armements.

Dscf6595A ce salon IDEX, en revanche, on a beaucoup vu et entendu parler de la menace indirecte, de la défense anti-aérienne et anti-missiles, et des risques terroristes dont les fameux IED (Improvised Explosive Device), ces mines antichar ou bombes artisanales réinventées et posées le long des routes aussi bien en Irak qu'en Afghanistan, avec des dispositifs de mise à feu à la fois rustiques et sophistiqués utilisant souvent des technologies civiles aussi répandues que le téléphone portable. Camions avec protections latérales et vitres blindées, véhicules blindés type le VBL de Panhard, tout est fait pour protéger le combattant embarqué non seulement par dessous, contre les mines traditionnelles, mais latéralement, contre tout ce qui est dissimulé sur les bas-côtés de la route et qui cause des pertes croissantes sur les théâtres d'opérations.

Dscf6592Contre la menace venue du ciel (avions, drones, hélicoptères, missiles tactiques, missiles balistiques), les systèmes de défense terrestres et embarqués, à courte, moyenne et longue portée, sont omniprésents, aux côtés des systèmes de combat intégrant les capteurs (radars, senseurs) et déclenchant ces armes de défense, tout ce qu'on appelle les réseaux infocentrés (network centric warfare) et qui sont l'équivalent des systèmes de contrôle aérien civil mais avec en plus la capacité de détecter et contrer toute menace venue de la troisième dimension.

Dscf6604Dernière tendance lourde, déjà constatée sur les salons précédents, le développement de moyens de détection et même d'attaque par des plates-formes sans pilotes : drones (UAV en anglais, pour Unmanned Air Vehicles), destinés à surveiller le champ de bataille mais aussi à assurer la sécurité de zones lors d'événements exceptionnels (style Jeux Olympiques), de très près ou de très loin, tactiques et stratégiques, une catégorie qui se décline désormais en moyens de tout type et... de tout prix. Ces drones omniprésents au Sud Liban, en Irak, en Afghanistan, ont évolué en une nouvelle catégorie, les drones de combat (Combat UAV), armés de roquettes ou de missiles. A la différence des hélicoptères, dont on voit tous les jours, dans les films tournés par les partisans d'Al-Qaida en Irak, combien ils sont vulnérables aux missiles, les drones sont plus petits et n'ont pas d'équipage, ce qui en permet un usage beaucoup plus facile car leur éventuelle destruction n'entraîne pas de pertes en vies humaines.

Il serait inexact de dire que les Etats arabes du Golfe n'ont de préoccupation que pour leur sécurité extérieure, ou exclusivement tournée vers une hypothétique menace iranienne. Le risque de déstabilisation venu de la guerre civile en Irak, avec à la fois les mouvements fondamentalistes sunnites et l'action des services iraniens auprès des minorités chiites, font que cette préoccupation est également tournée vers la sécurité intérieure, ou en tous cas pour se prémunir contre une déstabilisation de l'un de ces Etats du CCG, à commencer par l'Arabie saoudite. Nombre des équipements qui intéressent ces pays sont "duaux", capables de répondre à des menaces militaires externes aussi bien qu'à des mouvements insurrectionnels interne : hélicoptères lourdement armés, drones, navires de patrouille côtière, systèmes de détection et de contrôle, c'est à la fois une demande précise et pressante de la région et, par voie de conséquence, un secteur en développement pour les industriels. Mais une indication aussi pour les diplomates et les politiques : les pays de la région sont inquiets des risques de nouveaux affrontements et veulent à tout prix maintenir la paix et la stabilité dans le Golfe, contre toute aventure militaire. 

Ségolène : la base y croit

Dscf6643 Rien de tel que d'aller à la rencontre des militants pour tâter la température et sentir ce qu'aucun sondage anonyme ne peut traduire : l'ambiance, l'air du temps, les intentions de vote à visage découvert. Eh bien à Sèvres, ce samedi matin, le temps était printanier : la plupart des adhérents ou sympathisants socialistes qui, sans le dire ouvertement, se sentaient terriblement inquiets la semaine dernière, ont retrouvé à la fois le sourire de l'optimisme et l'ardeur enthousiaste du militant.

Dscf6650Au local de la section sévrienne, où les militants reçoivent librement tous ceux qui veulent entrer autour d'un "Café Ségo", y compris ceux qui n'ont rien à voir avec le PS mais s'intéressent à la campagne de Ségolène Royal, l'heure est à la bonne humeur. Le spectacle d'un parti rassemblé, jeunes et anciens regroupés sous la même bannière, néo-adhérents et vieux militants confondus, avec l'annonce de la formation d'une équipe élargie aux "éléphants" y compris Jospin, est un signal plus que positif. Autant sinon plus que le discours de Villepinte, apprécié mais qui n'avait pas encore réussi à inverser une tendance à la baisse.

Dscf6644 "En face, on ironise sur nos éléphants alors qu'on n'a rien dit de voir Sarko entouré de Juppé et de MAM, et en plus, lui n'a encore ni Chirac, ni Villepin" remarque l'un. "Nous, on avance dans le même sens", ajoute un autre : "meeting ce soir de Ségolène chez Fabius, puis notre camarade fabiusienne Pervenche Bérès qui veut organiser à Sèvres un des meetings des 70 femmes pour Ségolène organisés par Martine Aubry ; on est tous embarqués dans le même bateau et ça fait du bien".

Petite section un peu minoritaire dans un département des Hauts de Seine où même l'UDF disparaît sous la pression de l'UMP, par intégration de ses élus locaux Santini et Marseille, les maires UDF d'Issy les Moulineaux et de Meudon, la section PS de Sèvres est représentative de cette base de la candidate, d'autant que le score de Ségolène aux primaires (plus de 60%) y a été largement au-dessus de la moyenne nationale.

Dscf6645La cohabitation entre les réseaux Désir d'avenir, animés par des cyber-jeunes anticonformistes, et les structures plus traditionnelles du parti socialiste, a pu poser des problèmes à certains dans une première phase. Aujourd'hui, agissant chacun dans un registre diférent mais finalement complémentaire, les deux réseaux se soutiennent mutellement et Jacques Blandin, le secrétaire de section également candidat suppléant aux législatives, se concerte régulièrement avec Jean-Christophe, le jeune et actif représentant de la Ségosphère. Leurs deux sites (liens ci-contre à gauche) se répondent et se soutiennent mutuellement, renvoyant aussi aux sites nationaux du PS et de Désirs d'avenir.

La distribution de tracts au marché du samedi matin se passe de façon optimale, et reflète même ici un sentiment populaire de sympathie pour Ségolène. On a aussi redécouvert, comme ailleurs en région parisienne, les vieilles traditions du collage d'affiches, qu'on avait totalement oubliées pour les dernières présidentielles, moins par vertu et respect de l'environnement que par mollesse militante : "la campagne de 2007 est enfin une vraie campagne", se réjouissent ceux qui ont connu celle de 1981 et regrettaient le manque de punch du PS depuis cette date. L'envie de se battre est la meilleure garantie de transformer l'envie de gagner en une réalité.

Chirac communiste ?

Le président Jacques Chirac est-il un krypto-communiste, qui préfère l'art nègre et la culture des pygmées aux monastères cisterciens et à la défense de l'occident chrétien ? Un ennemi du libéralisme et de l'Europe qui a bien caché son jeu et attendu pour faire son "coming out" d'être sur le point de terminer son mandat à la tête de l'Etat ?

Ce n'est pas moi qui pose la question, ni une publication du Front national, mais l'éditorialiste du Point, le très sérieux Claude Imbert, dans des termes qui sont suprenants et, quand on les lit bien, extrêmement choquants. Pour lui, par exemple, les manifestations d'attachement de Chirac aux civilisations d'Asie et d'Afrique sont "une passion qu'il voue aux civilisations rétives à la vulgate occidentale du progrès"... Ai-je bien lu ?

"Mais jusqu'où cette passion pour 'l'autre' peut-elle mener un chef d'Etat occidental ?" se demande-til encore. "Comment servir avec confiance et conviction son propre camp - national, européen, occidental - si la passion d'autrui vous séduit et peut-être vous ensorcelle ?" Il ne traite pas le président de traître, mais de responsable politique envoûté, souffrant d'un "antiaméricanisme compulsif". Ensorcelé, compulsif, quand on parle ainsi de quelqu'un avec qui on est en désaccord sur le plan des idées, ce n'est plus le langage de la démocratie, c'est déjà une pensée totalitaire, ou bien ça y ressemble.

"Dans cette fin de mandat, on dirait que chez Chirac, un homme qui ne s'aime pas lui-même, s'est exagéré le doute de l'Occident, de sa vocation universaliste, de son passé conquérant ou colonial. Chez lui, la pathologie de l'excuse, de la repentance, de la pénitence occidentale vire au ridicule, par exemple quand il oublie Austerlitz..." Oubliés les discours généreux de Chirac, prolongeant ceux du Mitterrand, sur la responsabilité de la France devant l'Histoire, et en particulier sur la période de l'occupation et sur les drames de la colonisation et de la décolonisation.

J'arrête de citer cette prose insupportable, et suis pris d'un doute terrible : a-t-on bien enterré le vrai Papon ? Que le Point fasse campagne pour Sarko contre Ségo, c'est de bonne guerre et correspond sans doute à une tendance du lectorat français, traditionnellement paresseux, qui veut qu'on aille dans le sens de ses idées, cela ne met en cause la responsabilité ni de Sarko, ni de Ségo. Et je dois reconnaître, contre toute objectivité, que j'apprécie de plus en plus les éditos de Laurent Joffrin dans Libé, justement parce qu'ils sont favorables à Ségolène.

Pour autant, je suis choqué qu'on se laisse aller à de tels dérapapages - car c'en est un, et de taille. J'en suis choqué pour l'hebdo que je lis chaque semaine, pour ses lecteurs, pour l'idée que je me fais de la presse. Ce n'est pas un problème d'outrage au chef de l'Etat, nous sommes en démocratie précisément. Mais on n'est plus dans la critique des Guignols, on est là dans un registre qui, autant par ce qui est dit que par ce qui n'est pas exprimé, ouvre la porte à de trop vieux démons. Ou alors, ce sont de trop vieux éditorialistes, qui devraient eux aussi se diriger vers la fin de leur mandat !

Visite à Sim City

Dscf6606 Traverser Dubai, capitale du deuxième émirat de la fédération des Emirats arabes Unis (EAU), c'est un peu jouer à Sim City en grandeur réelle : on voit physiquement grandir la métropole et pousser les gratte-ciels de jour en jour, dans un mouvement de croissance ininterrompu, offrant le même spectacle fascinant que le quartier de Pudong à Shangai.

Dscf6611 Il y a quelques années, j'adorais jouer à ce jeu électronique qui s'appelait Sim City, mélange de Monopoly, d'urbanisme et de jeu d'aventure. En se plaçant dans le rôle du maire, à la fois architecte, urbaniste et gestionnaire de ses administrés, capable de canaliser la croissance de sa ville en jouant sur la pression fiscale, sur les services publics, l'équilibre entre logement, industrie, commerce et loisirs. Et, bien sûr, le plus fascinant était la commande "accélération", qui permettait de sortir du temps réel pour voir évoluer sa ville plus vite.

Dscf6624 A Dubai, l'accélération est activée de façon permanente : c'est ici que se concentre le plus vaste parc de grues au monde. La conjonction de ressources financières pour l'instant inépuisables, du meilleur du savoir-faire architectural de la planète, des projets les plus ambitieux et les plus audacieux et, surtout, de la main d'oeuvre la moins chère du monde venue de toute l'Asie voisine, a suffi pour alimenter ce mouvement.

Dscf6616Ici, la moindre tour a quarante étages et plusieurs tours dépassent déjà la Tour Eiffel, avec des projets à 400 m et plus. Les plus connus sont bien sûr les complexes hôteliers de Jumairah Beach, avec la Tour arabe, Bourj al-Arab, en forme de voile posée sur la mer au mépris des lois de l'équilibre et de la pesanteur. Moins connus sont les immeubles d'affaires, qui rivalisent d'éclat le long des grands boulevards qui parcourent l'agglomération, projetant une ville plate née sur un littoral désert en une forêt de tours dressées vers le ciel et progressant dans la troisième dimension.

Dscf6633 Malgré la trace évidente de plans d'urbanismes, visible dans le tracé des axes et dans les grands travaux d'aménagement de lacs articifiels - ou, symétriquement, d'îles artificielles - la logique reste pourtant celle du libéralisme et les infrastructures peinent à suivre le rythme de la construction d'immeubles. Avec, facteur aggravant, le fait que les loyers sont deux fois moins chers dans l'émirat de Charjah, séparé de celui de Dubai par un simple pont au-dessus d'un bras de mer. Cela génère Dscf6635 un flux journalier croissant d'employés des entreprises et administrations de Dubai venant et repartant de leur domicile à Charjah : rançon du succès économique, les embouteillages sont d'autant plus inextricables que dans ce paradis libéral où l'essence ne coûte rien, les prêt à la consommation font que chaque résident de l'émirat possède au moins une voiture, sinon deux.

Dscf6636 Il n'est ainsi pas rare de voir, dans ces grands immeubles souvent surmontés d'une piscine sur le toit, les quatre premiers étages occupés par le parking de l'immeuble, chaque appartement ayant au moins trois places. Les transports en commun sont encore à l'état de projet, et le métro qui doit relier l'aéroport de Dubai aux deux localités de Dubai et Charjah n'est encore qu'un immense chantier. En revanche, la voiture est reine et les productions à bas coût venues de Corée et de Chine voisinent avec des Ferrari, Maserati et Aston Martin dont le nombre est tout simplement prodigieux. Par comparaison, les Range Rover et les Porsche font carrément populaire !

Dscf6637 Comme dans Sim City, les casernes de police et de pompiers sont nombreuses, modernes et bien équipées. De même que les hôpitaux et autres édifices publics. Mais une différence est de taille : ici, pas besoin d'installer de grosses centrales pour fournir l'électricité, en calculant leur rentabilité. A Dubai, comme à Abu Dhabi cent kilomètres plus loin, l'énergie est abondante et quasiment gratuite. Une bonne illustration en est l'autoroute qui relie ces deux émirats, illuminée en permanence sur toute sa longueur. Dans le jeu, le maire de Sim City aurait fait faillite. Ici, l'abondance est telle qu'on en est seulement à imaginer des impôts, car jusqu'ici il n'y en avait pas besoin...

Le mal-être des entourages

La polémique sur le chiffrage des propositions des deux principaux candidats aux présidentielles ne reflète pas un véritable clivage droite-gauche : elle est plutôt la manifestation existentielle des "technos" de chaque camp, ce qu'on appelle "les entourages", qui sentent leur échapper la gestion politique d'une campagne non-conformiste aussi bien chez Ségolène que de Sarkozy.

Le fait que la candidate socialiste ait manifesté son irritation d'un chiffrage prématuré par sa propre équipe des cent propositions de Villepinte est parfaitement normal : il ne s'agit pas de présenter une facture mais bien de remettre sur les rails une gestion gouvernementale de l'économie dont la candidate de l'opposition pense qu'elle est catastrophique. Il n'y a donc pas plus de brouille personnelle avec Eric Besson qu'avec Arnaud Montebourg, il y a divergence sur la stratégie opposant une vision défensive, qui souhaitait justifier les chiffres, à une vision offensive bousculant la rationalité d'aujourd'hui en contestant sa légitimité.

De façon symétrique, du reste, Ségolène et Sarkozy font comprendre qu'une partie importante des nouvelles mesures sera financée par la relance de la croissance économique, leur divergence portant sur la façon d'amorcer cette relance : par l'allègement des charges sur l'entreprise pour l'un, par le relèvement des bas revenus pour l'autre.

Mais si ce débat quantitatif occupe une place importante dans les médias, occultant les vrais débats sur l'Europe, sur l'Afrique, sur le monde mutipolaire, pourtant abordés par les deux candidats, c'est que les chroniqueurs eux-mêmes ont partie liée avec les entourages, dans une solidarité entre "technos", entre tous qui savent, par opposition à la masse de tous les autres, ceux qui ne savent pas. De ce point de vue, le "suicide politique" d'Alain Duhamel est moins, quoi qu'il en dise, l'adhésion à un candidat médian et moyen et qui lui serait plus intelligible, que le refus de deux campagnes a-technocratiques sur lesquelles l'analyste traditionnel n'a pas prise faute de savoir les comprendre.

La réalité, c'est que la majorité des électeurs est parfaitement indifférente à ces débats de spécialistes et qu'ils se détermineront en fin de compte sur les valeurs et les principes, pas sur les chiffres. Pour le plus grand désarroi des experts, anciens des cabinets et spécialistes de la haute fonction publique, traditionnellement structurés en écuries prêtes à former les nouveaux cabinets ministériels et qui, pour une fois, sont désemparés de ne pas être les acteurs centraux du débat, à droite comme à gauche.

L'intérêt est ce retour de l'idéologie si généralement condamnée par les "sachants", deux visions qui nous ramènent à l'époque classique où une lecture libérale s'opposait à une lecture marxiste de l'économie. Le marxisme est mort, tué par la fin de la guerre froide et par les hebdomadaires bien-pensants. Il a été rebaptisé anti-libéralisme, faute de mieux, mais il ose à nouveau s'offrir comme clef de compréhension du monde national et international, enfin !

Donc à droite, sur le ring, la vision d'une France de la libre entreprise étouffée par le poids des charges sur l'entreprise et par l'inertie administrative qui tue l'esprit entrepreneurial, par le mammouth du secteur public. On peut se réclamer de Blum et Jaurès mais afficher des propositions plus proches de Mme Parisot et du MEDEF traditionnel que du socialisme, n'est-ce pas Nicolas... Et à gauche sur le même ring, avec des gants rouges comme la veste, la vision d'une France étouffée par un libéralisme dévastateur qui appauvrit le tissu industriel en facilitant les restructurations et fermetures d'usines, le chantage des délocalisations pour maintenir de bas salaire. L'affrontement dialectique est peut-être très classique, mais les rouages de l'économique et du social n'ont en fait guère changé et les clefs d'hier ne sont pas totalement inutiles à ouvrir les portes d'aujourd'hui.

Nulle trace, pourtant, de ce vrai débat idéologique dans la presse quotidienne bien-pensante. On nous parle pas de Foucault ni de Bourdieu, mais des foucades de l'un et des bourdes de l'autre, avec le mépris des experts pour ces parvenus de la politique. Qui se trompe ? Une presse parisienne trop exigeante ou un électorat de plus en plus indifférent au jeu convenu des débats politiques toujours trop organisés ? Le décalage est croissant, frappant, et l'on sent bien, chez ces deux représentants d'une nouvelle façon de faire de la politique, l'intuition que c'est encore dans la rue que se jouera le prochain scrutin, et plus dans les artères d'outre-périphérique que sur les trottoirs parisiens.

Sans aller jusqu'à redouter comme Ségolène de nouvelles flambées de violence dans les banlieues, on peut quand même s'interroger sur le vote de tous ces nouveaux inscrits sur les listes électorales, les votants de la onzième heure dont aucun sondage ne sait ce qu'ils pensent vraiment, mais qui se découvrent nombreux et qui ont envie d'être acteurs à part entière. Et qui n'ont rien à faire de tous les experts. Ce sera la responsabilité du politique de canaliser ces énergies nouvelles en forces constructives et non pas dévastatrices. Un vrai sujet non technique, un vrai débat de fond...

Souvenirs d'un vieux militant

Sous le titre "Entre les gouttes", Daniel Mitrani, militant socialiste depuis toujours (il a adhéré à la SFIO dès 1950), raconte sur le ton léger et distancié qui est habituellement le sien le parcours parfois aventureux mais toujours fidèle et sérieux d'un militant de gauche convaincu : le sous-titre, "souvenirs d'un vieux militant" correspond à la modestie du personnage mais pas à la réalité de son parcours.

Né en janvier 1931 dans une famille juive laïque et non pratiquante, Daniel est encore enfant quand la guerre éclate. Il raconte comme un jeu de piste l'exode de la famille vers la "zone nono" (non-occupée), l'installation à Lyon, son père qui milite dans la résistance et rejoint en 1943 les Forces françaises libres, ce qui oblige sa mère, qui sera elle-même décorée pour faits de résistance, à emmener les enfants en Dordogne, puis des camps scouts - des vrais, la sympathie des prêtres, la solidarité des gens simples.

Avec l'après-guerre, retour à Paris, ou plutôt au lycée Pasteur de Neuilly. Poursuite du scoutisme, Jamboree de la paix, auberges de jeunesse, mouvements de jeunes : Daniel est un militant associatif dès son plus jeune âge et développe très tôt ses talents d'animateur et d'écrivain-journaliste. Plus assidu à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'école, il développe aussi une passion pour le cinéma et monte un ciné-club.

Bachelier en 1949, il participe en août au Festival mondial de la jeunesse à Budapest. Douche glacée, comme il dit, cette expérience le vaccinera durablement contre toute tentation communiste et c'est presque naturellement, même s'il prétend que c'est par hasard, qu'il adhère à la SFIO l'année suivante après avoir découvert le journal "le Populaire". Un engagement qui va l'absorber progressivement au point de lui faire rater ses études : il quitte une Khâgne à Henri IV, se raccroche à la Sorbonne mais ne terminera pas sa licence de lettres, au désespoir de ses parents, ayant été totalement pris par le virus de la politique.

Avec la SFIO, ce n'est pas pour autant le grand amour. C'est, comme il le dit justement et comme beaucoup de militants de la SFIO et du PS ensuite définiront leur adhésion, "le moins mauvais moindre mal", un "mariage de raison beaucoup plus qu'un coup de passion"... Mais il a une plume, et le parti besoin de gens pour écrire et surtout pour organiser les réseaux de jeunes et d'étudiants socialistes, ce qui lui convient tout à fait.

Relations "dialectiques" avec communistes et trostkystes, échanges de lettres, d'articles, invectives ou coups de poing, découverte du syndicalisme, le panorama politique permet à l'époque un apprentissage très complet du militantisme. Il a la chance de rencontrer un jeune et grand gaillard dynamique aux Etudiants socialistes (ES), Pierre Mauroy. Aussi accessible au départ qu'il l'est resté aujourd'hui, après avoir été premier ministre. Derrière les ES, c'est surtout la nouvelle expérience de la Fédération Léo Lagrange sur laquelle Mauroy mobilise Daniel .

Les années 1950 sont pourtant sombres pour la SFIO, en pleine guerre froide avec l'affrontement de plus en plus violent entre communistes et anti-communistes : "ainsi va notre vie militante en ces premières années de la décennie 50. Nous avions le sentiment d'être les soldats d'une armée en retraite (...) le plus dur est devant nous : guerre d'Algérie, effondrement de la IVe république en 1958, présidentielle catastrophique en 1969, etc".

En 1954, le susrsitaire Mitrani est appelé sous les drapeaux, il prend le bateau à Marseille, direction Dakar. "En ce printemps 1954, le service militaire m'apparaît comme un mauvais moment à passer, une sorte de scarlatine..." Retour à Marseille à l'été 1955, mais pas encore la démobilisation : les appelés sont "maintenus" sous les drapeaux, à cause de la dégradation de la situation en Afrique du nord. Il sera libéré en 1956, avec une expérience assez riche de l'armée et de l'Afrique.

Libéré du service militaire, il invente le service civil en se portant volontaire pour l'Algérie, un dossier qui l'attire et le fait souffrir, le culpabilise aussi comme socialiste. il se retrouve instituteur dans un petit village perdu à la frontière tunisienne, alors que les socialistes Robert Lacoste et Max Lejeune sont responsables du Sahara. Il y vit la fin de la IVe république, la crise du 13 mai 1958, l'armée qui se raidit - et est obligé de partir un peu précipitamment, ses idées l'ayant exposé à la vindicte des plus agités parmi les militaires de son secteur.

Son aventure, car c'en est une, se lit comme un roman, et les années qui suivent ne sont pas moins passionnantes : entre Léo Lagrange et Communes de France, toujours un lien avec l'Afrique, la fin de la SFIO et la création du PS par Mitterrand, ce témoin privilégié nous fait rencontrer plusieurs générations de leaders socialistes dans leur réalité quotidienne.

Pacifiste militant, Daniel est aussi devenu un spécialiste des affaires militaires quand c'était plutôt mal vu au parti. Auditeur de l'IHEDN en 1983, auteur de plusieurs ouvrages sur la défense, il n'a jamais cessé d'écrire sur les sujets de la paix et du service militaire - en grand spécialiste de Jaurès qu'il a lu, lui. Et depuis sa retraite en 1992, mais cela il n'en parle pas, malgré un état de santé qui aurait contraint beaucoup d'autres à l'inactivité, il continue à se battre activement pour ses idées : son dernier fait d'armes, avoir créé un petit groupe de réflexion sur les questions de défense, le groupe Raspail, avec une poignée de camarades politiques, d'intellectuels de gauche et de généraux non moins indépendants. L'aventure continue !

"Entre les gouttes - Souvenis d'un vieux militant" Editions Mémoires du socialisme, 242 p.

La France parle au monde

On attendait un programme, on a eu droit à un chef d'Etat : Ségolène Royal a de nouveau surpris, dans son intervention de deux heures dimanche à Villepinte, en trouvant, derrière sa veste rouge et son discours résolument  de gauche, des accents gaulliens pour exalter le rayonnement de la France en Europe, dans le monde et d'abord en Afrique, une France attachée à sa vocation de puissance responsable, généreuse et solidaire dans "le concert des nations".

Se félicitant de voir "toute la gauche rassemblée" - il n'en manquait pas un, en tous cas du PS et des alliés les plus proches - , la candidate s'est d'abord adressée "à tous les Français". Comme Sarkozy trois semaines plut tôt, ni plus, ni moins. Mais dans un crescendo et dans une spirale des thèmes, allant de l'économique au social, du sociétal à la réforme des institutions, elle s'est progressivement hissée hors du discours politique convenu pour s'adresser, par-delà les Français, à l'Histoire et au monde. Citant non pas Jaurès et Blum, mais "Aide à Toute détresse-Quart monde", la communauté d'Emmaus, Médecins du Monde, "AC le feu", Diams et autres rappeurs, pour brusquement revenir sur André Malraux : "la France n'a jamais été aussi grande que quand elle était grande pour les autres".

Bien sûr, les chroniqueurs et les politiques vont maintenant disséquer ce discours fleuve, chiffrer ses propositions, décréter d'un côté qu'il est irréalisable, de l'autre qu'il est "la" solution aux problèmes de la France. Laissons la presse faire son métier, et citer les "ténors" d'un concert souvent cacophonique. Je n'ai ni la compétence, ni l'objectivité pour faire cette analyse serrée. Un travail intéressant sera de réattribuer à chacun sa contribution : le relèvement du SMIC à Fabius, la réduction de la dette publique à DSK, la  défense de la francophonie à Chevènement... Ségolène a l'art de la synthèse !

Pour ma part, j'ai noté dans ce "pacte républicain" - une formule qui m'est chère - que Ségolène a retrouvé des intonations Girondines pour proposer de "donner un coup de jeune à cet Etat colbertiste, jacobin, centralisé à l'excès". Des accents féministes pour annoncer que la première loi votée au Parlement serait une loi contre la violence faite aux femmes. Des accents "jeunistes" pour une série de propositions visant à redonner aux jeunes la visibilité et le respect qui leur manquent aujourd"hui, un respect qu'ils doivent eux-même à la société, mais elle a eu le cran de revenir sur sa proposition d'un encadrement autoritaire des jeunes en diificulté, "y compris militaire". Une politique résumée d'une phrase : "je veux que la France aime sa jeunesse". Des accents écolos, évidemment aussi, pour parler de l'excellence environnementale qui doit dans le futur caractériser la France et de ses ambitions en matière de politique énergétique.

Au chapitre de la réforme des institutions, la suppression du vote bloqué, le fameux article 49-3, est un acte courageux, d'autant que Ségolène ne sait pas encore si elle est assurée, en cas d'élection à la présidence, de retrouver une majorité de gauche au parlement. Dans ce cas, sa proposition de confier la présidence de la Commission des finances à un député de l'opposition pourrait se transformer en botte secrète ! Je plaisante, bien entendu, car la mesure est courageuse et va dans le sens d'un renforcement des pouvoirs de contrôle du parlement sur le gouvernement. A remarquer que ces réformes, d'inspiration fabiusienne, devraient être soumises à "consultation" par les Français, donc à référendum, autre idée chère à Fabius.

Mais le plus intéressant est venu en deuxième partie : l'Europe et le monde, sujets sur lesquels la gauche était en déficit depuis un certain temps : "je veux que la France revienne à la table de l'Europe, l'Europe doit rester la grande ambition et la grande réalisation du 21e siècle - mais pas n'importe quelle Europe (...), pas une zone de libre-échange adossée à l'OTAN, pas une Europe de tous contre tous". Une Europe avec une dimension sociale, mais aussi avec une politique industrielle, une Europe qui, en substance, ne doit pas être naïve face à des puissances qui trichent en matière de concurrence, de respect des traités sur le commerce et sur l'environnement. Visant donc à la fois les Etats-Unis, la Russie, les puissances émergentes...

Le renforcement de l'Europe fait partie du combat de la France pour un monde plus juste et plus stable : or "la paix n'est possible que dans un monde multipolaire", et Ségolène Royal veut "faire de l'Europe une puissance politique", notamment pour peser "de tout son poids pour que soit respecté le droit international", agissant avec la Royaume Uni comme membres permanents du conseil de sécurité des Nations Unies.

"L'Europe devra aussi s'atteler au dialogue avec la Méditterranée, et mettre en place une vraie politique de co-développement", pour "décourager l'immigration de la misère" (voir ma note du 3 février). Et si l'Europe doit d'abord balayer devant sa porte, "notre porte c'est l'Afrique". Une Afrique qui souffre d'une "économie mondiale débridée" qui ne laisse aucune chance à "des économies agricoles fragilisées". Si l'Europe ne sait pas rapidement rééqulibrer ses relations avec l'Afrique, ajoute-telle, demain "c'est la Chine qui prendra la place".

La candidate, qui avait cité auparant "la grande lumière jamais éteinte de la révolution française", a martelé la responsabilité de la France pour le respect "des droits humains ou de l'homme, comme on voudra" dans le monde, en Chine, en Russie et d'abord en Afrique. Elle y dénoncé les "crimes contre l'humanité" commis hier au Rwanda, aujourd'hui le drame qui se déroule au Darfour dans l'indifférence de la communauté internationale.

Acclamée quand elle demande "la justice pour les Palestiniens et la sécurité pour Israël et tous ses habitants", seule condition pour un règlement du conflit, elle affirme : "la France, au sein de l'Europe, a l'autorité pour rappeler les principes, comme elle le montre par son engagement au Liban". Rappelant l'opposition de la France à l'intervention militaire en Irak, dans une parfaite continuité de la politique étrangère française, la candidate socialiste a évoqué très rapidement la Russie et les Etats-Unis. La Russie pour rappeler, en lointaine héritière du général de Gaulle, qu'elle "fait partie de la civilisation européenne - l'Europe a besoin de la Russie comme la Russie a besoin de l'Europe", mais pour dénoncer ensuite les crimes contre l'humanité en Tchétchénie et la reépression contre les écrivains et journalistes.

Evocation enfin des Etats-Unis, avec un détachement "royal", sinon aussi gaullien : "nous vivrons avec eux comme un partenaire solide, fiable, mais sans complexe - la taille n'a rien à voir avec les principes !" La conclusion aurait pu être également de Malraux, mais c'était bien cette fois du Ségolène : "les Français aiment la France, ils l'aiment grande, ouverte, accueillante, soucieuse de la misère du monde (...) une France universelle qui travillera à instaurer un ordre international juste".

Pas un programme de parti, non : une plate-forme pour la France, soucieuse de restaurer son autorité et son rayonnement - en français - dans le monde, en donnant à l'Europe l'ambition de puissance qu'elle ne peut avoir sans la France.

I had a dream... d'Europe

L'envie d'Europe sourd partout, transversale aux partis, mais profonde dans l'opinion. Un responsable politique de gauche, intervenant la semaine dernière dans un séminaire sur les problèmes de défense, affirmait que les politiques français « sont tétanisés par l'Europe, depuis le non au référendum » et expliquait qu'au contraire, l'Europe était la dimension qui ferait la différence dans l'électorat. La remontée de Bayrou dans les sondages est un bon révélateur de ce phénomène, puisqu'il mise d'abord et ouvertement sur le thème de l'Europe.

Absente de la réunion européenne de Madrid, ce qui peut se lire en réalité dans les deux sens (l'Europe manque à la France, mais aussi la France manque à l'Europe), la France reste au coeur de la construction européenne, on peut même dire sans forfanterie qu'elle en reste « le » coeur. Car on imagine mal cette construction se faire sans nous, avec une puissance britannique qui reste ancrée dans sa zone Sterling et qui vient de remplacer le français et l'allemand comme langues prioritaires dans l'enseignement secondaire par l'arabe et le chinois…

L’Europe est aujourd'hui notre famille, comme la France est notre patrie. Et c'est le patrimoine européen, cette richesse européenne qui est notre trésor, qu’il nous appartient de défendre et de protéger ensemble, unis par une même volonté d’union et de partage. L’Europe a grandi et nous allons bientôt fêter le cinquantième anniversaire de sa création. A six, puis dix, douze et nous voici vingt-cinq et déjà vingt-sept : l’Europe s’étend, son cœur grossit, sa richesse en hommes est décuplée, son message s’entend de plus en plus loin.

Ce cinquantième anniversaire devrait être marqué par un geste symbolique fort de la France : il faudrait que le prochain président, ou la prochaine présidente, décide, plus de soixante ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, de remplacer la commémoration du 8 mai, de la capitulation du régime nazi, par la célébration d’une seule et véritable fête européenne le 9, une fête de la réconciliation entre tous les Européens. Que ce 9 mai, et le 9 mai seulement, devienne officiellement la fête de tous les Européens, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, unis par une même fierté commune, unis par « l’hymne à la joie » qui est notre hymne commun.

Cette idée circule depuis un certain temps, elle avait déjà étudiée au ministère de la défense sous d'autres ministres, voici qu'elle revient sur certains blogs comme celui de la très militante européenne Catherine Guibourg. Dans ses "dix propositions aux candidats pour que l'Europe soit au coeur", les deux premières sont ainsi :

"1-L’Europe c’est la paix, j’en prends conscience : La fête de l’Europe le 9 mai doit devenir un jour férié et festif, et être l’occasion de débats, conférences et aussi de bals populaires. La France a dans le passé innové avec le 14 juillet et la fête de la musique, elle doit aujourd’hui innover avec une fête de l’Europe. 2- l’Europe gardienne de l’amitié entre les peuples : J’en prends conscience par un geste symbolique. Dans la nuit du 8 au 9 mai allumons une bougie symbole que la flamme de l’entente entre les peuples que nos grands-parents et parents ont su allumer ne doit pas s’éteindre, mais se transmettre à  chaque génération."

Car l’Europe, ce n’est pas une puissance, un multiplicateur de puissance, une simple addition mathématique de nos potentiels. C’est une autre dimension. Il faut voyager dans le monde, et en particulier en Afrique, pour la voir avec les yeux de tous ceux qui attendent tant de nous. L’Europe est un monde de valeurs, d’éthique, de générosité, qui nous distingue d’autres puissances ou d’autres blocs. Nous avons en commun les droits de l’homme et de la femme, la démocratie, l’abolition de la peine de mort. Nous avons en commun le respect de l’environnement, la défense d’un environnement durable, le refus de l’unilatéralisme, le respect du droit et des décisions démocratiques de la communauté internationale. C’est tout cela aussi qui nous distingue d'autres puissances, de toutes les autres puissances.

Nos valeurs sont suffisamment fortes pour cimenter notre union. Pour faire que l’élargissement que nous avons connu ne soit pas une dilution, mais au contraire une garantie pour ceux des pays qui nous ont rejoints le plus récemment, comme pour ceux qui nous rejoindront encore, quelles que soient leurs différences culturelles. Une garantie qu’ils s’épanouiront en adoptant nos valeurs communes, qu’ils consolideront leur démocratie par le respect des autres, la tolérance laïque, l’esprit d’ouverture, pour reprendre les termes de Ségolène Royal sur l'élargissement. Une démocratie que l’Europe n’exporte jamais par la force, mais toujours par l’exemple et par la persuasion.

Notre Europe n’est pas agressive, mais elle doit être forte pour être solidaire et le manifester. Forte pour porter secours à la liberté menacée, et pour défendre notre vision stratégique. Forte pour défendre sa souveraineté, forte pour ne pas être soumise et ne pas transiger sur ses valeurs.

La France a joué un rôle de pionnier dans l’émergence de structures de défense européennes intégrées comme la Brigade franco-allemande, le Corps européen, les états-majors de la force européenne (Eurofor) et de la force maritime européenne (Euromarfor), et d’autres encore. Avec les Allemands nous avons lancé l’exemple, puis nous avons été rejoints par les Anglais, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et d’autres ensuite. Le mouvement se poursuit, l’Union européenne dispose d’un état-major, d’un responsable de la politique étrangère et de sécurité commune.

Aujourd’hui, des forces et des commandements européens sont déployés au service de la paix en Afrique, au Liban et dans les Balkans. L’Europe prend pleinement sa part dans le règlement des crises et des conflits, d’abord à ses frontières, et de plus en plus loin. L’Europe conjugue ses efforts diplomatiques et militaires pour jouer un rôle responsable dans les conflits régionaux. Notre voix est attendue, et notre voix est entendue quand nous savons être ensemble.

Tout cela, c’est le fruit d’entraînements communs, de structures communes, mais surtout d’une volonté de faire ensemble, d’une volonté de partager le fardeau et de nous battre ensemble pour la paix dans le monde. Tout cela, c’est aussi le résultat de coopérations dans le secteur des équipements, d’efforts pour faire converger nos structures industrielles vers des besoins communs et des solutions communes. Car nos moyens strictement nationaux ne sont plus suffisants, désormais, pour proposer des solutions uniquement nationales et financièrement inaccessibles.

L’Europe de la défense, c’était une utopie il n’y pas si longtemps. C’est presque une réalité aujourd’hui. Nous sommes à mi-chemin, nous sommes en bonne voie pour que le rêve d’une souveraineté partagée débouche sur une Europe mature, indépendante et solidaire, généreuse et rayonnante dans le monde et d'abord en Afrique. La sécurité de la France, la sécurité de tous nos pays, ce n’est pas seulement une réponse défensive à toute menace nouvelle, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. C’est la capacité de notre pays, de tous nos pays, à faire respecter et triompher la voix de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, la voix d’un ordre mondial juste et démocratique.

L'immigration future, notre problème

Lac Importante, cette mise en perspective de la désertification en Afrique et de la pollution de la planète, présente dans tous les débats sur la lutte pour l'environnement, car elle établit clairement notre responsabilité dans le phénomène global des grandes migrations humaines, et notre responsabilité particulière vis à vis des immigrés qui arrivent d'Afrique et qui seront toujours plus nombreux.

Mieux qu'un long discours, quatre photos de la NASA publiées par Libération retracent l'assèchement du lac Tchad en moins de trente ans. Ce phénomène symbolise parfaitement la désertification inexorable de la bande sahélienne au Landsat_chad_lac_nasa440sud de Sahara, et la descente vers le sud de la zone désertique. Jusqu'à présent, il est vrai, nous avions un peu tendance à considérer ce phénomène comme lointain, regrettable certes, mais ne nous concernant pas directement.

Et dans notre culture politique traditionnelle, il y avait d'un côté l'aide au Tiers-Monde, avec un mélange de culture missionnaire, de bienfaisance laïque et d'action des ONG, et de l'autre, totalement déconnectée, l'aide aux immigrés sous forme d'actions humanitaires, là aussi religieux ou laïques et de toute tendance politique (Caritas, Secours catholique, Secours Populaire, ACFD, ASTI, etc), actions complétées plus récemment par une action ponctuelle pour le droit au logement.

Oursblanc009 Mais voici que, progrès scientifique aidant avec des moyens d'observatioon satellitaires de plus en plus sophistiqués, nous sommes obligés d'accepter le fait que le réchauffement de la planète est aussi, au moins en partie, lié à la pollution industrielle des pays industrialisés. Et si la fonte de la banquise artique ne fait souffrir que les ours blancs, dont le seul destin est de disparaître avec leur milieu naturel, l'extension du Sahara repousse des populations qui, pour survivre, migrent là où elles peuvent, allant de pays en pays à la recherche de travail jusqu'à terminer leur voyage en Europe, quand elles y arrivent.

On ne peut pas comprendre les crises du Darfour et du Tchad, sans parler d'autres pays du Sahel menacés de déstabilisation, sans intégrer qu'au-delà des facteurs politiques (prétendues rivalités ethniques ou plus souvent luttes de clans) et économiques (depuis les grands intérêts pétroliers et miniers jusqu'au petit lopin de terre convoité par les semi-nomades), il y a un gigantesque mouvement de fuite devant la sécheresse dont nous portons, je le répète, une part de responsabilité - et peu importe de savoir quel pourcentage du réchauffement est dû à l'action de l'homme et quelle autre part est liée à des cycles naturels de plus grande ampleur.

I65151immigration Cette analyse n'est que le début d'un raisonnement, qui va devoir se construire et se décliner en discours responsable - et lucide. Avec pour première conclusion que l'immigration en provenance de l'Afrique et du Maghreb (la désertification joue des deux côtés du Sahara) va non pas se poursuivre, mais se développer de façon exponentielle, avec un afflux croissant de boat people vers les Canaries et sur les rives nord de la Méditerranée. Cela nous obligera à poser le problème dans sa globalité au niveau européen, pour trouver ensemble des solutions véritablement européennes car on ne peut pas imaginer de se contenter de construire un mur sur la Méditerranée comme l'ont entrepris les Américains au Mexique.

Deuxième conclusion, la seule façon efficace de limiter le volume de cette immigration est d'aider l'Afrique à créer des emplois sur place. Cela, a rappelé Ségolène Royal lors de sa visite au Sénégal à l'automne, s'appelle le développement partagé, et implique que nos investissements européens ne consistent pas simplement à extraire des minerais et de l'énergie brute, mais à développer sur place des activités de transformation et à créer des emplois. Un emploi au Sénégal pour un réfugié économique du Mali, c'est tout simplement un immigré de moins en France.

La troisième conclusion, qui a elle aussi des implications coûteuses pour nous, c'est que la stabilité future en Europe passe par la stabilité aujourd'hui en Afrique. Les guerres, crises et conflits locaux sont des accélérateurs des mouvements migratoires. Faute de savoir intervenir au Darfour, l'Europe n'a pas pu empêcher qu'en trois ans, la population de l'Est du Tchad ait triplé avec l'arrivée massive de réfugiés, provoquant une explosion des structures traditionnelles et un appauvrissement du sol. L'Europe a donc une responsabilité essentielle, dès à présent, pour intervenir en Afrique non pas seulement "au profit de ses ressortissants" ou des ses intérêts économiques. Mais plutôt au profit du règlement des crises afin que la stabilisation des pays africains leur permette de mieux prendre en mains leur développement, avec une aide économique également fournie par l'Europe.

Fardeau, charges, responsabilités : le discours n'est pas dans le sens de la facilité, et peut en effrayer plus d'un. Pour l'Europe, qui a pour elle-même une vision éthique de la puissance, c'est un affaire de responsabilité morale, d'ordre juste au plan international. Mais c'est aussi une garantie que, dans un demi-siècle, elle ne soit impactée par une déferlante d'immigrés, des régions entières de l'Afrique ayant implosé sous les effets conjugués de la désertification, du pillage économique, de l'instabilité et des égoïsmes occidentaux.