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La mondialisation sauce Parisot

Ambiance étonannte à l'université d'été du MEDEF, dont le thème est cette année "jouer le jeu" : pour l'ouverture mercredi, sa présidente Florence Parisot a invité la mondialisation en faisant intervenir à ses côtés un responsable politique africain et un écrivain indien, le tout ponctué par un jingle à la gloire du rugby, coupe du monde oblige...

Il y a longtemps que Florence Parisot a fait oublier le style compassé de l'ex-CNPF, celui d'un Ceyrac ou d'un Seillières. Toute petite, en jeans et polo, elle dégage une présence impressionnante avec ses cheveux roux, son regard clair et perçant, sa décontraction qui n'enlève rien à son autorité. Car de l'autorité, il en faut pour imposer aux dirigeants d'entreprise français la très longue intervention tiers-mondiste de l'ancien président malien Alpha Omar Konaré, président en exercice de la Commission de l'Union africaine (UA), et celle à peine plus nuancée du diplomate-écrivain Shashi Tharoor, ancien secrétaire général adjoint de l'ONU.

Devant le leader syndical CDFT François Chérèque, assis au premier rang, la présidente du MEDEF tient un discours progressiste teinté d'écologie en affirmant que "jouer le jeu c'est ne penser aucune exclusion, c'est d'emblée inclure, c'est jouer le jeu de l'Homme et de la planète". Pour mieux illustrer sa préoccupation, elle a invité le vice-premier ministre des îles Tuvalu "dont l'existence est menacée par la montée des eaux". Ce qui ne l'empêche pas de rappeler ses choix politiques en rappelant à François Chérèque, après avoir souligné que le pésident malien était un ancien syndicaliste, que le fait d'assister aux Universtés du MEDEF est "un bon tremplin : Nicolas Sarkozy est venu plusieurs fois" alors que "Ségolène Royal n'a pas répondu aux invitations"... et d'ajouter aussitôt : "c'était pour rire".

Mais Alpha Komaré, au-delà du "plaisir de se retrouver avec ceux qui font gagner la France et les amis de la France en Afrique", renverse d'emblée la proposition thématique : "jouer le jeu oui, mais à quel jeu joue-ton ? Quelle sont les règles et surtout quelles sont les sanctions si ces règles ne sont pas respectées ?". Le responsable de l'UA rappelle que pour le continent africain, les règles sont faussées depuis toujours : la traite, la colonisation, l'apartheid, voilà les règles du jeu imposées à l'Afrique - "les termes de l'intégration imposées à l'Afrique depuis le 16e siècle ne sont pas équitables", même dans son contact avec le marché qui ne s'est jamais fait "sur un pied d'égalité".

Avec des formules colorées - "nous sommes un continent riche, malheureusement plein de pauvres", Alpha Komaré met en cause les acteurs politiques et économiques ocidentaux : "dans le jeu que vous nous proposez, beaucoup de promesses ont été faites qui n'ont pas été tenues". Qu'il s'agisse de la dette, de la politique d'aide, de l'insuffisante responsabilité mondiale de l'entreprise, l'Afrique ne se voit pas donner les moyens de "s'en sortir". Il insiste sur le fait que la pauvreté de l'Afrique menace l'Occident : "il y a un milliard d'Africains pauvres qui se pressent aux portes de l'Europe ; l'Afrique est moins loin de Gibraltar, 20 km, que le Stade de France ne l'est de de Jouy en Josas" (HEC, où se déroule l'université du MEDEF). Et conclut : "L'Afrique a besoin de justice et de solidarité, pas d'aide ni de charité".

Plus littéraire mais ferme aussi derrière la prudence du diplomate, le discours de Shashi Tharoor rejoint les mêmes conclusions, assorties d'un avertissement à peine voilé. Il rappelle aux entrepreneurs français que sans violence, mais grâce à sa "puissance molle", la conviction plutôt que la force, l'Inde est en train de devenir un géant économique et industriel - il n'a pas besoin de citer Mittal - et qu'il ne faut pas que l'Europe se désintéresse de cette mondialisation dont un des effets est qu'en mettant "le monde à plat", la misère se déplace librement et ignore les frontières.

Une belle introduction, pour trois journées au programme dense et anti-conformiste, puisqu'on y parlera de marché, d'allongement de la durée du travail, de fair-play et de "triche", d'éthique de la violence, d'internet et de démontologie, mais aussi des caricatures de Mahomet, du terrorisme, des questions sur le positionnement de la Chine... Avec le président de la République, en tant qu'habitué, de nombreux ministres mais aussi des politiques y compris de gauche (quelques-uns...), des syndicalistes, des intellectuels, et le tandem inséparable ambassadeur d'Israël-rerésentante de l'Autorité palestinienne. On aimerait que toutes les universités d'été soient aussi riches.

Si belles italiennes

Dscf7784 Question : pourquoi les motards de la police routière (Polizia Stradale) italienne roulent-ils en BMW ? Réponse : parce que l'industriel allemand est devenu imbattable en rapport qualité/prix, même si le prix de vente est toujours l'un des plus élevés du marché. Et si les motos italiennes continuent à se renouveler avec bonheur, le coût de possession qui englobe l'entretien et les réparations efface largement l'avantage d'un prix de vente initial moins élevé que la concurrence allemande. Mais elles restent les plus belles du monde...

Dscf7789_2 Pour les particuliers, le motard italien roule le plus souvent en japonaise, avec en plus un certain  nombre de Harley-Davidson, de Buell et de Triumph pour frimer. Une simple histoire de bruit. L'industrie nationale n'en a que plus de mérite à poursuivre et développer une production originale qui reste fondée sur le plaisir de la mécanique (la musique du moteur) et de l'esthétique. Bon exemple, ces V10 Centauro de Moto Guzzi, une moto fabuleuse quoique déjà dépassée, dont les heureux propriétaires font un entretien maniaque comme le prouve l'état de celle-ci, garée dans la rue. 

Dscf7692 A côté de Moto Guzzi, Gilera, Moto Morini, MV Agusta qui ont donc fait une remarquable renaissance, la marque la plus répandue, derrière la concurrence japonaise, reste Ducati. Les déclinaisons innombrables de la Mostro/Monster, la sortie des versions "classiques" reprenant des modèles GT et Sport des années 1970, et la très grande diversité des versions, cylindrées, gabarits font que la Ducati est devenue "la" moto la plus répandue sur les routes italiennes, avec sa voix à la fois grave et mécanique facilement reconnaissable.

Dscf7969 Juste derrière Ducati, Moto Guzzi reste encore largement répandu avec des motos de tous les âges, dont nombre de V-35, V-50, V-65 et V7-spécial des années 1970-80 souvent en très bon état, et bien sûr les plus récentes Breva, Griso et Norge. Cela ne veut pas dire qu'on ne voit pas d'Aprilia, mais celles-ci vont généralement trop vite pour qu'on puisse les reconnaître...

Egypte0003 Mention spéciale, enfin, pour ma marque favorite, la mythique MV (Meccanica Verghera) Agusta, celle des victoires légendaires de Giacomo Agostini, dont on voit encore beaucoup de beaux modèles anciens en circulation, comme cette 350 bicylindre, mais sans aucun rapport avec les engins de course.

Dscf7783_2 MV Agusta a fait une réapparition spectaculaire avec la "Brutale", un condensé de mécanique, de haute technologique et de design italien. Une moto à ne pas mettre entre toutes les mains, toute en puissance, légèreté et nervosité. Une sorte de Ferrari à deux roues, jusque dans le prix. Et pourtant on en voit dans la rue, tout simplement : la moto italienne reste un raffinement, la mécanique au niveau de l'art.

Les LIP, une leçon

Tunellip_01 Un film qui m'a ému, et qui continue à drainer son public depuis sa sortie en mars malgré la relative discrétion qui l'a entouré, "les Lip - l'imagination au pouvoir", de Christian Rouaud, est à la fois le souvenir d'une époque qui a dû en marquer beaucoup et une superbe leçon d'économie encore pleine d'actualité, entre logique financière et logique productive d'entreprise.

Le souvenir, ce sont ces années d'après mai 68 où le moindre conflit social prenait la dimension d'une épopée, d'où parfois une réaction disproportionnée du patronat et du gouvernement, et où le débat sur le capitalisme était quotidien et riche. Lip a semblé un moment défier la rationalité de l'économie libérale sans pour autant recourir aux mécanismes étatiques ou à l'économie socialiste : c'était le rêve de l'autogestion - ou plutôt l'utopie, corrigeront ceux qui étaient contre. Avec l'attitude bienveillante d'un ministre gaulliste de gauche, Jean Charbonnel, et d'un patron "de gauche", proche de Rocard, Claude Neuschwander, qui arrivera à redémarrer l'usine en réembauchant la totalité des ouvriers. Mais avec l'élection de Giscard d'Estaing en 1974, et surtout - je cite Neuschwander - les efforts conjugués du premier ministre Jacques Chirac et du patron du CNPF François Ceyrac, le libéralisme triomphant fera disparaître Lip, coupable de résister à la logique des "dégraissages".

arton17 La leçon, c'est cette aventure humaine où la solidarité a bousculé les clivages syndicaux et les inerties de chacun, pour arriver à concrétiser ce slogan incroyablement provocateur : "Lip, on fabrique, on vend, on se paie". La figure centrale de Piaget - car Piaget n'est pas qu'une montre suisse chic, c'était aussi un syndicaliste choc de l'industrie horlogère française, qui a personnifié et cristallisé le refus des employés de Lip de subir les licenciements. Figure centrale du film, Piaget apparaît à la fois jeune dans les séquences d'époque et tel qu'aujourd'hui, puisqu'il en est un des principaux narrateurs, mais avec le même regard perçant et déterminé. Le même regard que Jean Raguenès, le prêtre ouvrier dominicain qui a eu sa part dans la concrétisation du rêve en suggérant le premier de relancer la fabrication des montres.

Le message le plus fort, c'est celui de la déléguée CGT Noëlle Dartevelle, à qui son responsable confédéral reprochait de suivre la logique de Piaget et du comité d'action de Lip de produire de façon autonome : "vous alors, vous êtes sociale, pas politique". Et l'aveu même des délégués syndicaux de Lip, dans le film : le conflit Lip a permis aux femmes de s'exprimer, à travers le comité d'action, alors que les syndicats n'avaient jamais pensé à leur donner la parole. Lip a permis un renouveau de l'action et de l'unité syndicale...

imagePlus personnel, mon souvenir est celui d'un tout jeune journaliste découvrant le militantisme politique et syndical, les réseaux de solidarité, les ventes clandestines de montres - j'en avais acheté une pour ma mère - et les manifs de soutien. Et l'une en particulier, une grande marche de 100.000 personnes sur Besançon pour laquelle, à l'appel de la section moto de la CFDT, j'avais confectionné un tract appelant les motards parisiens à s'y rendre en groupe.

  Un tract que j'avais ronéoté au PS Cité Malesherbes, avant d'aller le distribuer le vendredi soir à la Bastille, alors le lieu de rendez-vous traditionnel des motards, un milieu pas forcément marqué par l'engagement politique : c'était avant que les "motards en colère" se découvrent un pouvoir de contestation. Succès mitigé, nous étions quand même une petite vingtaine de deux roues à prendre la route en fin de soirée, dont une Honda 750, ma Honda 500, une grosse Guzzi V7 Spécial, des Honda et Yamaha 350 et 250, et même deux mobylettes qui nous ont escortés dans la banlieue.

image-2 Malgré averses et brouillard de fin septembre, nous avions roulé toute la nuit jusqu'à un relais matinal de la CFDT où des motards nous attendaient avec un café chaud, pour nous piloter ensuite par les petites routes pour éviter les barrages, réels ou supposés, de la police - on fantasmait beaucoup, après mai 68. Nous avions fini par arriver à dix-sept motos à Besançon, en début d'après-midi, alors que le cortège avait déjà démarré. En combinaison et bottes, trempés, casque intégral à la main, des autocollants du PS et de la CFDT, nous nous étions intégrés au lent défilé, sous le regard parfois hostile du service d'ordre de la CGT à cause des casques : ils nous prenaient pour des casseurs. La présence plus loin de Lutte Ouvrière et des anars contribuait à leur tension.

Une marée humaine, un hélico qui bourdonnait au-dessus de nous, j'ai retrouvé dans le film toute cette atmosphère lourde, avec les mêmes visages graves, fiers et tendus. La suite est floue, car nous devions être passablement abrutis : casse-croûte et vin syndical, puis dortoir dans un fort non chauffé, nous étions repartis pour Paris au petit matin du dimanche, heureux mais épuisés et surtout enrhumés. Le petit groupe s'était étiré et progressivement séparé sur la route, chacun roulant à son allure. Mes tentatives de relancer le petit groupe des "motards de Lip" étaient resté sans lendemain, chacun repartant dans son petit univers.

Trentin, un réformiste italien

Trentin digilander.libero.it Grand syndicaliste et point de repère de la gauche italienne depuis le communisme d'après-guerre jusqu'à la récente constitution d'un grand pôle réformateur, Bruno Trentin, mort vendredi, a été plus qu'un ami de la France : il a largement contribué, par son parcours et par ses liens d'amitié, à jeter des passerelles entre gauches italienne et française et à faire évoluer, au-delà des rigidités idéologiques, la réflexion politico-syndicale.

Né à Pavie en France en 1929, d'un enseignant italien qui avait fui le fascisme, Bruno Trentin y passera ses quatorze premières années, lycéen à Toulouse, avant de revenir en Italie avec son père Silvio à la chute du fascisme en novembre 1943. Il n'attendra pas quinze ans pour militer dans la résistance, en France d'abord au profit des républicains espagnols traqués, puis en Italie où il rejoindra le maquis et commandera un groupe de partisans du réseau "Justice et Liberté" où il se liera avec nombre de responsables de la gauche démocratique italienne, notamment libéraux, socialistes et communistes.

Intégré en 1949 à la confédération générale italienne des travailleurs (CGIL, l'équivalent de la CGT française), au secteur des études économiques, il rejoint le parti communiste (PCI) dès l'année suivante et entre en 1958 au secrétariat de la CGIL. Il sera également conseiller municipal de Rome et député du PCI, avant d'abandonner ses mandats politiques pour se consacrer entièrement à l'action syndicale : il sera le secrétaire général de la CGIL entre 1977 et 1986, puis à nouveau de 1988 à 1994.

Francophone et anglophone, du fait de ses études à Toulouse et à Harvard, de surcroît alpiniste chevronné, son originalité a été de n'appartenir à aucun courant, aucune tendance, et d'affirmer une constante autonomie de pensée et d'action, prenant le risque de signer comme leader de la CGIL un accord pragmatique avec le gouvernement Amato (sur la suppression de l'échelle mobile des salaires) en désaccord avec les partis politiques dont le PCI.

trentin2(1) Comme le remarque aujourd'hui l'éditorialiste Bruno Ugolini dans "l'Unità", Trentin "considérait les 'salariés' comme des protagonistes, des 'producteurs'. Il les avait baptisés ainsi dans un beau livre intitulé : D'exploités à producteurs. C'était le sens d'un combat fait d'unité, de luttes et de conquêtes mais surtout imprégné d'un concept qui lui était très cher : 'l'autonomie'. C'était son maître mot. Autonomie pour le syndicat, pour la CGIL, pour les travailleurs, pour l'individu'.

Vision hétérodoxe, un brin libertaire, qui lui permettra de se rapprocher des autres centrales syndicales (UIL, proche des socialistes, CISL, proche des démocrates-chrétiens) et de contribuer à l'immense travail de l'unité syndicale italienne, une réussite difficilement atteinte en France, qui donnera aux syndicats italiens non seulement une très grande autonomie dans les rapports de force entre gouvernements et opposition, mais anticipera sur la convergence beaucoup plus tardive des organisations de la gauche italienne longtemps divisée.

Et ce n'est pas un hasard si cette orientation courageuse le mettra en bonne place pour nouer, grâce à Marcelle Padovani, des liens avec la gauche française, de Michel Rocard et surtout Gilles Martinet (voir ma note du 30 mars 2006) avec lequel il aura des relations de travail suivies, avec les syndicats français de toute tendance dont la CFDT alors autogestionnaire, et avec la dynamique du Programme commun lancé par le PS de François Mitterrand avec le PC et le MRG.

Son ouverture, il l'a manifestée jusqu'au bout, déclarant dans une de ses dernières interviews, à propos du futur "parti démocratique" italien, qu'il aurait voulu "mourir socialiste". Expliquant qu'on peut certes tout jeter, après l'effondrement du socialisme dit réel, sauf la possibilité de rendre les hommes et les femmes qui travaillent non pas des objets inanimés, mais des acteurs.

La force de sa pensée, qui en fait encore toute l'actualité, c'est qu'il ne se définit pas par rapport au marxisme, mais par opposition au libéralisme. Les trois ouvrages de réflexion qu'il a publiés (Liberté et travail ; Le courage de l'utopie - la gauche et le syndicat après le Taylorisme ; La cité du travail - Gauche et crise du Fordisme) restent une contribution utile au moment où un libéralisme triomphant prétend combler le vide de la "fin des idéologies".

(Photos : digilander.libero.it ; L'Unità)

Devoirs de rentrée

Des trombes d'eau ont accompagné notre retour depuis le Mont Blanc, comme si le soleil voulait rester en Italie. Pas d'inquiétude sur la nappe phréatique, donc, ni d'impôt sécheresse en vue. On dirait que la machine à débronzer est en route, c'est la dure loi de la fin des vacances.

A la maison, des piles de courriers, de factures, de journaux : quatre semaines de Libé et du Monde à lire pour "rattraper" tout ce qu'on a "manqué", comme s'il était obligatoire d'être constamment au courant de tous les malheurs du monde.

Mais c'est chaque fois le même rituel. Et la même claque, d'apprendre à la fois autant de mauvaises nouvelles, attentats ou cyclones, ou de décès accumulés par l'absence : Mgr Lustiger, Antonioni, Serrault, Bergmann, et ce matin encore Raymond Barre. La mort ne donne ni repos ni répit, elle travaille toute l'année.

L'occasion de lire des pages et des pages de témoignages, hommages, biographies, retrouver des images, des souvenirs, des émotions. Souvent de très beaux papiers, qui n'ont pas besoin de commentaires. Je me contente ici de parler de ceux dont on parle moins, ou qui me touchent plus particulièrement : ce sera l'occasion de revenir sur la disparition de Bruno Trentin, syndicaliste et intellectuel italien qui a marqué son époque et l'évolution politique de l'Italie contemporaine.

Curieuse douche froide, aussi, que tous ces articles sur la politique intérieure française où l'on ne parle plus que des personnes et de leurs humeurs, de moins en moins de leurs idées. Des personnes et de leur vie sentimentale, de leurs vêtements, leurs bijoux et leurs montres Rolleix. La rentrée littéraire est polluée par la politique, je commence à faire la liste de tous les livres que je veux absolument pas lire, à en juger par leur titre comme par exemple "Désert d'avenir".

Malgré la curiosité, je n'irai pas en "car à Melle" comme m'y a invité Désirs d'avenir. Déjà 1.300 km de route cette semaine, on s'arrêter là. Tous mes voeux à ceux qui y seront allés, malgré ce samedi rouge plutôt que rose. Heureusement le jardin offre des trésors de méditation. L'humidité a fait pousser une forêt vierge, la tondeuse a du mal à passer dans l'herbe, les rosiers ont poussé en désordre et les hortensias ont déjà commencé à faner. Rien de tel que quelques heures de jardinage pour se remettre les idées en place. Prêt pour la rentrée. Enfin, presque...

Une femme au-dessus des nuages

Carolineaigle2 Temps triste pour une nouvelle triste : Caroline Aigle, la première femme française à être devenue pilote de chasse, a été emportée par un cancer foudroyant à l'âge de 32 ans, le 21 août. Pour cette circonstance exceptionnelle, l'armée de l'air a été autorisée à ouvrir un blog sur son site institutionnel, blog-livre d'or destiné à recevoir les messages de condoléances.

Merci à Jean-Do de nous l'avoir signalé dans sa dernière note, merci aussi à Pierre Sparaco pour son éditorial ému sur le site Toulouseweb-aero. C'est tout le monde lié à la Défense et à l'aéronautique qui est touché par cette nouvelle. Le nombre de messages déjà recueillis sur le blog-livre d'or de l'armée de l'air, presque 300, et l'émotion sincère qu'ils traduisent, révèlent la popularité de cette jeune pilote dans ces milieux.

21_08_07_caroline_aigle_medium2 Mais pas seulement dans ces milieux de spécialistes. L'aventure de cette pilote est exemplaire pour toutes les femmes, et n'est pas une simple aventure militaire. C'est d'abord le succès d'une jeune femme qui réussit à intégrer l'Ecole Polytechnique - lieu autrefois exclusivement masculin jusqu'à la première Polytechnicienne, Anne Chopinet, et où les filles sont aujourd'hui nombreuses. C'est ensuite le succès d'une passionnée de l'air, et l'on oublie souvent tout ce que la conquête du ciel doit aux femmes, sans oublier la conquête de l'espace avec Claudie Haigneré, la première spationaute française.

Ensuite, entrer à l'Ecole de l'Air de Salon de Provence et réussir à en sortir comme pilote de chasse n'était pas non plus la chose la plus aisée pour une fille, elle l'a brillamment réussi. D'autres avant elle avaient réussi le concours comme pilote du Transport aérien - l'une d'entre elles, Anne, pilotait le petit Nord 262 qui déplaçait les journalistes en Arabie saoudite pendant la guerre du Golfe. Mais Caroline restera la première à être admise dans la voie royale, celle de la Chasse.

2007082220484961_quicklook Préservée de la curiosité médiatique, et d'un tempérament naturellement discret, elle avait commencé une carrière de pilote, notamment de Mirage 2000, avec le même sérieux, la même ténacité et les mêmes compétences que ses camarades masculins - elle avait du reste épousé un pilote de l'air. Elle était depuis affectée comme commandant au commandement des Forces aériennes de Metz. L'histoire s'arrête là, brutalement. Mais celle des femmes dans l'armée continue, et la France reste en pointe dans cette féminisation des armées. Et la carrière de Caroline Aigle, même trop brève, restera exemplaire pour d'autre vocations féminines, montrant le passage réussi du rêve à la réalité.

(Photos : perso.blog.orange - Sirpa Air - AFP)

Archéologie politique

Rien de plus fascinant dans un  pays dense de monuments historiques que de voir un présent fort s'estomper pour devenir peu à peu un passé pas encore redécouvert : le Parti communiste italien (PCI), qui a marqué l'Histoire de l'Italie du 20e siècle, en est une belle illustration, acceptant de s'effacer sous l'ombre de "l'Olivier" au sein du "Parti démocratique de la gauche" (PDS).

Le vestige le plus symbolique est le lieu où, le 21 janvier 1921, fut créé le PCI à Livourne. Un groupe de socialistes dissidents, dont Antonio Gramsci, quitta le congrès du parti socialiste réuni au théâtre Goldoni de Livourne pour se réunir, non loin de là, au théâtre San Marco et fonder le PCI.

De ce vieux théâtre proche du port, il ne reste qu'une façade avec une plaque commémorative, avec des fleurs fanées. Derrière, un espace protégé par des bâches sert à abriter des expositions temporaires... Et pas l'ombre d'un visiteur.

Nombre de sièges du PCI ont disparu derrière les enseignes de la "démocratie de gauche" (DS) et seuls les petits villages des régions "rouges" conservent encore la trace des permanences communistes. La même chose peut se constater en réalité pour le parti socialiste (PSI) et pour la pupart des organisations petites et grandes ayant accepté de se fondre dans la grande mouvance de centre gauche. Car  l'Italie a réussi à ce que les "convergences parallèles" d'Aldo Moro - la coexistence pacifique entre Démocratie chrétienne et PCI - finissent par converger pour de bon, au-delà de tous les tabous idéologiques. Une convergence dont par exemple la France est encore très loin.

Preuve de ce "syncrétisme" des religions politiques, qui n'exclut pas parfois une certaine confusion idéologique, le siège de "DS", dans une petite ville toscane, est décoré de bien cinq drapeaux : ceux de "DS" et de "L'Ulivo" bien sûr, avec à coté le drapeau italien, le drapeau européen et le drapeau arc-en-ciel des pacifistes.

Quelques mètres plus loin, sur la même façace, la faucille et le marteau claquent fièrement au vent, au centre d'un drapeau rouge. C'est le siège de "Refondation comuniste", les néo-staliniens de service, nostalgiques d'un ordre qui heureusement ne s'est jamais étendu jusqu'ici mais qui continue à relever du mythe... pour ceux qui veulent  croire !

Pas plus de visiteurs à Livourne qu'au tombeau de Gramsci à Rome, au cimetière de la porte de Saint-Paul. Les grandes fêtes de "l'Unità", le quotidien du PCI, ont rejoint le folklore des fêtes locales à côté de la fête de l'Avanti, de Liberazione et du Manifesto, de la fête de la chataîgne ou de la fête de la pomme de terre... Pour autant les communistes n'ont pas disparu de la scène politique italienne, ils ont su évoluer et occupent aujourd'hui, dans la coalition de centre-gauche, des positions de premier plan au sein même du gouvernement. Sans nostalgie mal placée, mais riches de leur héritage et avec un vrai sens de la modernité.

Camilleri, écrivain du soleil

Il est des auteurs qui écrivent des romans de plage, littérature légère et sans lendemain. D'autres qui écrivent pour durer en amenant le soleil d'été ou de lumineux paysages exotiques dans nos froideurs d'hiver. Andrea Camilleri est les deux à la fois : la légèreté qu'il apporte est de celles qui durent, et ses personnages siciliens occupent aujourd'hui les kiosques de gare mais seront demain dans les manuels scolaires.

Cet été, Camilleri se fait concurrence à lui-même : le dernier épisode des aventures du désormais célèbre commissaire Montalbano, "La pista di sabbia" (La piste de sable) voisine en devanture avec "Le inchieste del Commissario Collura", les enquêtes de son "petit frère", le commissaire Collura. Pas le même style, pas la même densité : les enquêtes de Cecè Collura sont une série de petits récits, petites enquêtes, publiés l'été dernier en feuilleton dans La Stampa et dont l'unité de lieu est que tout se passe au fil d'une croisière sur un même paquebot, le commissaire de police Collura ayant accepté de jouer pendant ses vacances le commissaire de bord intérimaire.

Littérature alimentaire, ou de circonstance, ou peut-être naissance d'un nouveau personnage ? Alexandre Dumas a bien publié ses romans en feuilleton dans la presse, comme Balzac, bien avant qu'on ne les trouve dans La Pléiade... Les intrigues sont légères, les récits suffisamment courts pour êtres lus sur la plage, il n'y a pas concurrence ici avec le récit serré et intensément détaillé des enquêtes de Salvo Montalbano. Le "Maigret" sicilien, qui aime les filets de rouget, le vin blanc frais, se baigner la nuit en mer, se promener seul sur la plage ou dans les collines, et sait être un abominable flic mal embouché craint par son entourage malgré son coeur généreux...

  Cousin de Maigret, il l'est sans le cacher, puisque Camilleri a d'abord travaillé à adapter les feuilletons de Maigret pour la télévision italienne. Une filiation qu'il ne regrette pas, au contraire, puisqu'il ne déteste pas que la presse l'appelle le Simenon sicilien. Mais son oeuvre dépasse le policier et certains ouvrages qui n'ont rien à voir avec Montalbano, comme "La scomparsa di Pato" sont des trésors d'écriture et de description de la société sicilienne. Alors, qui est ce deuxième commissaire ?

Il faut lire la petite interview de Camilleri publiée à la fin des "Enquêtes du comissaire Collura" pour avoir quelques clés de compréhension sur l'apparition de ce petit frère de Montalbano. Collura était l'un des noms que l'auteur avait choisi pour baptiser son personnage principal, avant de prendre Montalbano en hommage à Vàsquez Montalbàn. Le voici ressorti à l'occasion d'une commande d'été, mais Camilleri n'exclut pas de le faire survivre : "pour l'instant il n'a qu'une fonction, pas une existence autonome. J'aimerais beaucoup inventer une histoire dans laquelle se retrouveraient Cecè Collura et Montalbano".   

Pour les paresseux qui voudraient attendre la traduction, Camilleri se lit très facilement en italien. Son sicilien est tout sauf dialectal, il ne l'est que dans le vocabulaire fleuri et les expressions locales, et au bout du troisième qu'on lit, on intègre parfaitement les plus courantes et les plus pimentées, comme "rompere i cabasisi" pour "rompere i coglioni", "testa di minchia" pour "testa di cazzo", "picciliddru" pour "piccolino", "taliare" pour "guardare". Des milliers d'Italiens connaissent aujourd'hui plus d'expressions siciliennes qu'ils n'auraient jamais imaginé intégrer dans le vocabulaire courant sans Montalbano. Un Montalbano qui, au fait, porte un visage, celui de l'acteur Luca Zingaretti qui a déjà incarné le personnage dans une douzaine d'épisodes à la télévision. Et qui ne pourra donc jouer le commissaire Collura, si celui-ci est destiné à croiser son collègue Montalbano...

Pas de pastèque pour les Chinois

L'Italie avait découvert le poids de ses immigrés chinois au début de l'année, lorsque de véritables émeutes avaient opposé immigrés chinois et forces de police dans un quartier de Milan devenu un petit Chinatown, suite à l'interpellation par des policiers d'une automobiliste chinoise en infraction.

Cette fois il n'y a aucune violence mais la peur du nombre, dans l'agglomération nouvelle de Prato à côté de Florence, qui connaît également une très forte concentration de travailleurs chinois dans l'industrie textile de la zone. Une peur qui a incité la municipalité à renoncer purement et simplement à la "fête de la pastèque" qui se tient traditionnellement le soir du 15 août sur la grand place de Prato. Et à la remplacer par une dégustation plus discrète, l'après-midi et dans un parc voisin.   

Une fête de la pastèque née en 1959, lorsque le maire de l'époque avait décidé de mettre quelques pastèques au frais dans la fontaine pour en offrir des tranches aux passants et aux touristes de passage. Au fil des années, avec le succès de cette initiative popUlaire et bon enfant, les pastèques sont devenues de centaines, puis des milliers, avec un record de 38 quintaux en 1989. L'année dernière, il a fallu un dispositif policier pour canaliser la foule et répartir les trois tonnes de pastèques prévues.

Pourquoi ce succès ? Tout simplement parce que, explique la municipalité, les Chinois adorent la pastèque, fruit rouge, symbole de prospérité et de bien-être, et viennent de partout à Prato à l'occasion de cette fête. Une fête progressivement désertée par la première population de Prato, non pas toscane mais formée d'immigrés de l'intérieur, en majorité des travailleurs venus du sud de l'Italie dans les années soixante. Et qui aujourd'hui, signe d'intégration, peuvent se permettre de partir en vacances et ne sont plus à Prato au mois d'août.

Officiellement, le motif invoqué est la dégradation des lieux avec les écorces de pastèque jonchant le sol après la fête. En réalité, les élus municipaux supportent mal une foule exclusivement chinoise et la présence de drapeaux chinois à cette fête, le contraire d'une intégration. Ils avaient déjà pris une décision symbolique en déplaçant le défilé du Nouvel an chinois des rues du centre à la zone industrielle. Des signes d'incompréhension révélateurs dans une société italienne très ouverte, rien à voir en tous cas avec une xénophobie qui n'existe pas dans cette région toscane particulièrement accueillante.   

L'archipel du fer

               L'archipel toscan, formé de l'île d'Elbe et de six îlots d'inégale grosseur (Giglio, Capraia, Montecristo, Pianosa, Giannutri, Gorgona) est depuis des temps immémoriaux le lieu d'une incessante activité liée à l'extraction et à l'industrie du fer et autres minéraux dont la région abonde.

  Des Etrusques qui extrayaient le fer de l'île d'Elbe et le transportaient par le port du fer - Porto Ferraio (en haut) - jusqu'au golfe de Baratti protégé par sa citadelle Fofluna (Populonia - ci-contre), jusqu'aux Russes qui viennent de racheter l'aciérie de Piombino au sud de la presqu'île de Populonia, pour y produire des aciers laminés qui repartent par la mer, le feu ne s'est jamais éteint autour des industries du métal.

Piombino, la ville du plomb, d'où partent des car-ferries toute la journée pour l'Elbe, la Sardaigne et la Corse, est restée un carrefour de cultures et ce sont plus les Romains, le Grecs et les Etrusques qui viennent y chercher leurs armes, mais des contremaîtres russes, des ouvriers et ingénieurs italiens, des manoeuvres tunisiens et des commerçants chinois qui y développent des activités plus pacifiques.

Certaines îles renferment encore assez de minerai de fer pour affoler le compas des bateaux, expliquent les navigateurs du cru, mais l'industrie commence à cohabiter avec un tourisme en plein essor, avec une protection de plus en plus rigoureuse de l'environnement. Au sud de Piombino, on voit ainsi d'un côté de la route une centrale électrique de l'ENEL, avec deux immenses cheminées, et de l'autre les étangs d'une réserve naturelle où marchent tranquillement des flamands et autres échassiers, jalousement préservés par le WWF (World Wild-life Fund) et la LIPU (Ligue italienne de protection des oiseaux).

Une cohabitation parfois heureuse, parfois cahotique. Le tourisme se porte fort bien, par exemple, des musées de l'extraction minière et de la métallurgie qu'on peut trouver près de Piombino ou bien à Massa Marittima, perchée dans les collines métallifères. En revanche, tout projet de relance ou de développement d'une activité proprement industrielle suscite des levées de boucliers, dans un pays où les mouvements écologistes sont parfois plus puissants que les syndicats ouvriers.

Ainsi le projet de transférer à Piombino le traitement des boues industrielles de Bagnoli, zone industrielle au sud de Naples, a-t-il suscité un tollé. Le maire a expliqué qu'il était inconsidéré de ne pas examiner un tel projet, qui représente un contrat de presque 300 millions d'Euros et un nombre appréciable d'emplois dans une zone malgré tout menacée comme partout par les délocalisations. Le syndicat des dockers s'est déclaré "pour" : "une bonne occasion de moderniser le port et de créer de nouvelles activités". Les écologistes sont "contre" : "nous n'avons aucune garantie de ne pas être envahis par les déchets napolitains". Leur crainte, c'est que derrière les boues industrielles ils voient arriver aussi les déchets domestiques de l'agglomération de Naples, toujours en attente d'une solution. Une crainte qui n'est pas infondée, quand on voit l'étendue de la catastrophe écologique à Naples.