« Devoirs de rentrée | Accueil | Les LIP, une leçon »

Trentin, un réformiste italien

Trentin digilander.libero.it Grand syndicaliste et point de repère de la gauche italienne depuis le communisme d'après-guerre jusqu'à la récente constitution d'un grand pôle réformateur, Bruno Trentin, mort vendredi, a été plus qu'un ami de la France : il a largement contribué, par son parcours et par ses liens d'amitié, à jeter des passerelles entre gauches italienne et française et à faire évoluer, au-delà des rigidités idéologiques, la réflexion politico-syndicale.

Né à Pavie en France en 1929, d'un enseignant italien qui avait fui le fascisme, Bruno Trentin y passera ses quatorze premières années, lycéen à Toulouse, avant de revenir en Italie avec son père Silvio à la chute du fascisme en novembre 1943. Il n'attendra pas quinze ans pour militer dans la résistance, en France d'abord au profit des républicains espagnols traqués, puis en Italie où il rejoindra le maquis et commandera un groupe de partisans du réseau "Justice et Liberté" où il se liera avec nombre de responsables de la gauche démocratique italienne, notamment libéraux, socialistes et communistes.

Intégré en 1949 à la confédération générale italienne des travailleurs (CGIL, l'équivalent de la CGT française), au secteur des études économiques, il rejoint le parti communiste (PCI) dès l'année suivante et entre en 1958 au secrétariat de la CGIL. Il sera également conseiller municipal de Rome et député du PCI, avant d'abandonner ses mandats politiques pour se consacrer entièrement à l'action syndicale : il sera le secrétaire général de la CGIL entre 1977 et 1986, puis à nouveau de 1988 à 1994.

Francophone et anglophone, du fait de ses études à Toulouse et à Harvard, de surcroît alpiniste chevronné, son originalité a été de n'appartenir à aucun courant, aucune tendance, et d'affirmer une constante autonomie de pensée et d'action, prenant le risque de signer comme leader de la CGIL un accord pragmatique avec le gouvernement Amato (sur la suppression de l'échelle mobile des salaires) en désaccord avec les partis politiques dont le PCI.

trentin2(1) Comme le remarque aujourd'hui l'éditorialiste Bruno Ugolini dans "l'Unità", Trentin "considérait les 'salariés' comme des protagonistes, des 'producteurs'. Il les avait baptisés ainsi dans un beau livre intitulé : D'exploités à producteurs. C'était le sens d'un combat fait d'unité, de luttes et de conquêtes mais surtout imprégné d'un concept qui lui était très cher : 'l'autonomie'. C'était son maître mot. Autonomie pour le syndicat, pour la CGIL, pour les travailleurs, pour l'individu'.

Vision hétérodoxe, un brin libertaire, qui lui permettra de se rapprocher des autres centrales syndicales (UIL, proche des socialistes, CISL, proche des démocrates-chrétiens) et de contribuer à l'immense travail de l'unité syndicale italienne, une réussite difficilement atteinte en France, qui donnera aux syndicats italiens non seulement une très grande autonomie dans les rapports de force entre gouvernements et opposition, mais anticipera sur la convergence beaucoup plus tardive des organisations de la gauche italienne longtemps divisée.

Et ce n'est pas un hasard si cette orientation courageuse le mettra en bonne place pour nouer, grâce à Marcelle Padovani, des liens avec la gauche française, de Michel Rocard et surtout Gilles Martinet (voir ma note du 30 mars 2006) avec lequel il aura des relations de travail suivies, avec les syndicats français de toute tendance dont la CFDT alors autogestionnaire, et avec la dynamique du Programme commun lancé par le PS de François Mitterrand avec le PC et le MRG.

Son ouverture, il l'a manifestée jusqu'au bout, déclarant dans une de ses dernières interviews, à propos du futur "parti démocratique" italien, qu'il aurait voulu "mourir socialiste". Expliquant qu'on peut certes tout jeter, après l'effondrement du socialisme dit réel, sauf la possibilité de rendre les hommes et les femmes qui travaillent non pas des objets inanimés, mais des acteurs.

La force de sa pensée, qui en fait encore toute l'actualité, c'est qu'il ne se définit pas par rapport au marxisme, mais par opposition au libéralisme. Les trois ouvrages de réflexion qu'il a publiés (Liberté et travail ; Le courage de l'utopie - la gauche et le syndicat après le Taylorisme ; La cité du travail - Gauche et crise du Fordisme) restent une contribution utile au moment où un libéralisme triomphant prétend combler le vide de la "fin des idéologies".

(Photos : digilander.libero.it ; L'Unità)

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/718101/21094821

Voici les sites qui parlent de Trentin, un réformiste italien:

Commentaires

Poster un commentaire

Les commentaires sont modérés. Ils n'apparaitront pas sur ce weblog tant que l'auteur ne les aura pas approuvés.

Si vous avez un compte TypeKey ou TypePad, merci de vous identifier