Les Russes de retour
Ce n'est pas une déclaration, ni une action particulière, plutôt un faisceau d'indices : la puissance russe est de retour, dépouillée de son manteau soviétique mais forte d'un passé historique, d'un territoire continental, d'un poids économique de puissance, et surtout d'une volonté de ne pas subir l'hyperpuissance de qui que ce soit d'autre. Après une éclipse de presque quinze ans, voici revenir la Russie sur la scène internationale.
Laissons de côté le déclamatoire, ou par contraste la relative discrétion des propos officiels de Vladimir Poutine et de son régime. Le langage du corps est beaucoup plus parlant, de l'immersion d'un drapeau sous la banquise polaire jusqu'au survol de l'Atlantique nord par des bombardiers. Une remarquable analyse de Laurent Zecchini dans le Monde, "le réveil de l'armée russe", décrit la renaissance de cette immense armée. Une renaissance qui doit moins à la volonté de revanche de ses généraux - jamais remis de leur échec afghan - qu'à la volonté de puissance des dirigeants politiques
Il cite à cet égard un diplomate selon lequel "nous assistons au retour de la Russie des tsars. Il n'y a pas de la part des Russes de vraie menace militaire, mais c'est le retour d'une diplomatie de force, et nul ne sait sur quoi elle peut déboucher".
Certes il n'y a pas de menace militaire directe, au moins pour les Européens : la Russie n'a plus la profondeur stratégique du Pacte de Varsovie et ses forces doivent encore passer par le processus d'une professionnalisation et d'une modernisation réelles, à l'instar de ce qui a déjà été fait dans la plupart des pays occidentaux. Mais cela n'empêche pas cette armée de refaire surface ailleurs dans le monde, là où on avait perdu l'habitude de la voir, et d'abord auprès de ses anciens alliés.
D'après la lettre stratégique TTU, la Russie aurait ainsi décidé de remettre en service sa base navale de Tartous, sur la côte syrienne, ancienne base logistique d'où rayonnait la présence militaire russe en Méditerranée. La lettre TTU évoque à cet égard une inquiétude des responsables israéliens mais il me semble que, bien au-delà d'Israël, c'est un signal fort pour tous les riverains de la Méditerranée, devenue un lac de paix depuis la fin de la guerre froide.
Il n'est pas impossible non plus qu'on voie la présence russe, diplomatico-militaire, se réaffirmer bientôt auprès de l'Iran, et compromettre sérieusement les chances européennes de faire progresser une médiation sur le problème du nucléaire. On voit en tous cas cette présence s'affirmer partout avec une vigueur sans précédent sur le marché international des armements. L'industrie russe, autrefois éclatée entre pays du Pacte de Varsovie, y compris en Ukraine, et qui a dû se restructurer drastiquement, bénéficie aujourd'hui d'un budget de la défense en hausse rapide et d'un soutien sans faille à l'exportation.
L'industrie de défense russe représente ainsi un vecteur d'influence d'autant plus privilégié que, à la différence de l'industrie européenne en particulier, elle n'est pas contrainte par tout l'arsenal de règles éthiques qui limite aujourd'hui la compétitivité de celle-ci : convention d'Ottawa sur l'interdiction des mines anti-personnel, convention OCDE pour l'interdiction de la corruption de fonctionnaires dans les marchés d'armement et surtout absence d'un contrôle gouvernemental rigoureux sur les exportations de matériel de guerre... autant de règles dont l'industrie russe, comme l'industrie chinoise ou nord-coréenne, s'affranchit totalement.
Considérée jusqu'à récemment comme une simple concurrence déloyale, cette pratique de l'industrie russe qui fausse les règles du marché pourrait être examinée avec plus de circonspection si on s'apercevait que, derrière les enjeux commerciaux, c'est d'un véritable retour de la stratégie d'influence qu'il s'agirait. La compétition sévère pour équiper les forces armées en Inde, par exemple, ne serait donc plus de nature commerciale mais véritablement politique : un signe qu'on glisserait vers une forme renouvelée de guerre froide, non plus en Europe mais au Moyen-Orient et en Asie.
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