« février 2008 | Accueil | avril 2008 »

Cohn-Bendit le vert

Gabriel Cohn-Bendit, le frère vert de Dany-le-rouge et animateur d'un site de rénovation politique, décide de "rompre le silence" observé pour les municipales et de lancer un pavé - spécialité familiale - dans la mare en pastichant Marx, dans un appel daté du "22 mars", encore un hommage à 1968 : "Ecologistes de toutes tendances et de tous partis, unissez-vous !"

Son idée, pour préparer les élections européennes de 2009, c'est de prolonger la dynamique créée par le dialogue entre militants du Modem, des Verts, du PS et autres formations politiques, comme les radicaux de gauches ou Valoisiens, mais en faisant une regroupement transversal européen de toutes les tendances Vertes.

Avant de commenter, écoutons-le : "pourquoi ne pas décider de faire ensemble une liste des écologistes européens ? Si vous êtes d’accord avec mon appel signez le, vous pouvez aussi le discuter… Fin mai nous tirerons les conclusions de la possibilité ou non d’une telle entreprise et Dany en fera de même pour décider s’il se présente en France ou en Allemagne."

"Lors des élections présidentielles, Nicolas Hulot, en faisant signer le Pacte Ecologique à tous les candidats a provoqué une mobilisation sans précédent (plus de 750 000 signataires) sur les questions écologiques sans rapport avec le faible score des Verts, une mobilisation dont l’ampleur a obligé le Gouvernement à instaurer ce premier grand débat que fut le Grenelle de l’Environnement".

Il cite l'’enquête d’Eurobaromètre parue le 14 mars, qui "témoigne du divorce entre l’importance des questions écologiques dans l’opinion et sa faible traduction politique", dont cette constation que, "concernant la mise en œuvre de la législation environnementale, plus des 2/3 des Européens pensent qu’il vaut mieux que les décisions en la matière soient prises au niveau européen. 78% souhaitent la création d’une force européenne de protection civile pouvant intervenir en cas de catastrophe naturelle au sein des Etats membres…"

"Pour surmonter ce divorce tragique entre actes politiques et opinions populaires qui restent déterminantes pour l’avenir de la planète je lance cet appel : « Ecologistes de toute tendance unissez-vous !» pour constituer lors des Européennes de 2009 une liste indépendante des formations politiques et sur laquelle se retrouveraient des écologistes Verts, du Modem, du PS et du Parti Radical de Gauche ou Valoisien aussi bien que des militants associatifs non « encartés » dans un parti politique".

Suit une analyse très virulente des forces politiques françaises d'opposition.

"Le PS, grand vainqueur des municipales, va se déchirer avant son congrès et, selon toute vraisemblance, pendant et après. Je ne pense pas que l’écologie sera au centre de ses futurs débats. Il est à craindre qu’on joue à qui est le plus à gauche, à qui crache le plus fort sur le Modem (...).

"Les Verts, depuis des années se discréditent par leur lutte de fractions, et dès le lendemain des municipales, dénoncent avec frénésie, pour crime de cumul de mandats, les deux seuls maires de leur parti élus dans une grande ville (...).

"Quant au Modem, qui a suscité un véritable élan citoyen face à la confiscation du pouvoir par les deux grandes formations que sont l’UMP à droite et le PS à gauche, il a déçu des milliers d’adhérents qui ne veulent pas être réduits à avoir comme unique perspective politique l’accession de leur chef à la Présidence de la République, avec comme seul discours « Ni droite, ni gauche » répété jusqu’à plus soif (...)

"Dans ce climat politique, je suis persuadé qu’une liste qui pourrait s’intituler « Pour un Pacte Ecologique Européen et Solidaire » pourrait dépasser et de très loin le score, pratiquement 10%, des Verts conduit par Dany Cohn Bendit en 1999, et pourquoi pas arriver en tête de toutes les listes. Cette liste se déclinerait autour de trois thèmes fondamentaux : l’écologie, l’Europe et la solidarité au Nord comme entre le Nord et le Sud.

Les élus de cette liste (...) "formeraient un intergroupe des écologistes et par ailleurs ils pourraient appartenir au groupe de leur choix, qui chez les Verts européens, qui chez les sociaux démocrates, qui chez les libéraux etc. Il ne s’agit donc en aucun cas d’ajouter un parti de plus à la panoplie existante. Non merci, nous avons déjà donné et pour certains à plusieurs reprises…

"Fin mai nous pourrions faire le point. Ce n’est qu’un début, continuons le débat".

Gabriel Cohn Bendit, comme son frère, a un immense sens de l'humour. Peut-être un peu moins de sens politique que Daniel, malgré tout. Il propose tranquillement de débaucher les écologistes de toutes les formations de gauche et du centre pour les faire confluer dans une nébuleuse dont on a du mal à croire qu'elle n'aurait pas l'ambition de devenir un parti politique, quoiqu'il s'en défende. Rendez-vous en mai, cher Gabriel, on verra bien si les partis seront restés dans leur létargie en attendant le retour d'un Nicolas Hulot salvateur ! Et puisque tu cites Marx, n'oublie pas aussi les paroles de l'Internationale, "il n'est pas de Sau-vert suprême..."

Revenir de Beaufort

Je m'étais promis d'aller voir le film après avoir lu le livre. "Beaufort", beau film de guerre, confirme mon appréhension : le film réduit toujours l'épaisseur du roman, et ce n'est pas parce que le réalisateur porte un nom de cèdre que John Cedar s'est aperçu qu'il était au Liban ni qu'il a su restituer les subtilités de Ron Leshem sur la guerre en général et le sacrifice qu'on demande aux jeunes de vingt ans tels que les avait si bien décrits par l'écrivain, et dont seule une poignée reviendra de Beaufort assiégé.

Sans enlever à la force du témoignage, car les acteurs sont très vrais dans leur souffrance physique et surtout morale, le film est clairement connoté, avec le drapeau israélien qui flotte fièrement sur le vieux château jusqu'à ce que l'explosion finale fasse disparaître dans un bouquet de feu ce qui n'était déjà plus depuis longtemps un monument historique. Parmi les spectateurs qui applaudissaient dans la salle parisienne où j'ai été le voir, je me suis demandé combien avaient compris que le roman n'était pas un témoignage à la gloire de Tsahal mais un questionnement critique de l'engagement israélien au Liban, dans la veine d'une littérature israélienne qui ne se laisse pas arrêter par la censure militaire pour poser les vraies questions, comme elle le fait aujourd'hui encore sur les opérations militaires à Gaza.   

Mais commençons par dissiper un malentendu : ce que Tsahal a fait sauter en 2000 n'était déjà plus qu'une forteresse en ruines, de surcroît recouverte d'une avalanche de béton entre 1982 et la fin de l'occupation israélienne. Si l'UNESCO faisait un décompte scientifique des outrages infligés au  monument croisé, elle verrait que les obus, les bombes et les missiles de tout type ont été généreusement déversés sur ce piton fortifié depuis des générations, et que les responsabilités de sa destruction sont à partager généreusement entre tous les camps. Voir les très belles photos des ruines du fort sur le site de Maxime Goepp.

En revanche, le film apporte une dimension intéressante en ce qu'il restitue bien le "jeu de Go" que représentent les batailles des nouvelles guerres asymétriques. Il n'y a plus d'ennemi désigné, à part le "salopard" générique identifié ici comme étant le Hezbollah, mais qui était le milicien palestinien quand Tsahal a pris ce fort d'assaut en 1982. Plus de Convention de Genève non plus, et le général blessé dans cet assaut raconte à l'un des défenseurs du fort en 2000 qu'ils n'avaient pas fait de prisonniers en 1982 car personne ne s'était rendu, façon de dire qu'ils avaient tué tout le monde.

Dans ce "jeu de Go", l'enjeu est de limiter se propres pertes en réduisant la marge de manoeuvre de l'adversaire. Beaufort est un point haut, un carrefour sur le damier, et les combattants doivent y rester terrés, quitte à ravaler leur frustration de ne pas aller faire des expéditions punitives contre ceux qui leur envoient des missiles. La victoire n'est plus de détruire l'adversaire, mais de durer en limitant ses pertes. Un peu ce que font les Américains en Afghanistan lorsqu'ils cantonnent leurs forces dans des bases fortifiées et donnent la priorité à la troisième dimension pour aller fraper un adversaire plus à l'aise sur le terrain puisqu'il se fond dans la population.

Préfiguration aussi de ce que sera le combat urbain futur, le foisonnement de caméras et de capteurs, avec une "salle de jeu" centrale surveillant tout sur des écrans et donnant en permanence par haut-parleur les alertes : "départ d'obus !", "impact !" Tandis que des mannequins montent la garde sur lers remparts, les soldats restent accroupis derrière des protections de béton et scrutent le paysage avec des caméras infra-rouge à vision déportée. Un autre type de guerre, où la qualité première n'est plus l'héroïsme dans l'action immédiate mais l'endurance et la capacité à encaisser les coups. Donc la force morale plutôt que le goût du risque.

Vingt balles de démocratie

L'adhésion à vingt Euros, cette "manip" qui avait fait confluer au PS beaucoup de non-adhérents pour leur permettre de participer aux primaires, et avait largement contribué au succès de Ségolène Royal, voilà qu'elle refait surface pour le prochain congrès du PS à l'automne. Alors, simple manip de Ségolistes inconsolés, ou nouvelle tentative de rajeunir un parti toujours plus vieillissant ?

Le fait est que j'ai été alerté par un mail de la Ségosphère, envoyé par l'avocat Jean-Pierre Mignard, président du réseau Désirs d'avenir. "Chères amies, Chers amis" écrit-il à ceux qu'il ne peut encore appeler camarades, "le calendrier du Congrès au cours duquel le Parti socialiste arrêtera ses orientations politiques et désignera sa future direction ainsi que ses cadres aux différents échelons de son organisation est maintenant connu.
"Il s'agit d'un temps fort dans la vie du grand parti démocratique qu'est le Parti socialiste car ce processus conduira, par les contributions des militants, les débats dans les sections et fédérations puis le vote des adhérents, à la rénovation et la clarification que les Français sont nombreux à attendre de nous. Ils seront nombreux à suivre nos débats : les socialistes doivent être très nombreux à y participer. Ce sera une condition du rayonnement du PS et de la force de son projet.
"Si vous souhaitez être acteurs de ce temps fort, vous le pouvez. En adhérant à Désirs d'avenir, vous avez manifesté votre volonté d'être partie prenante d'un mouvement d'espoir : vous pouvez aller au-delà aujourd'hui en rejoignant le Parti socialiste.
Pour pouvoir se prononcer le 23 octobre sur les différents projets qui seront soumis aux militants, il faudra avoir adhéré avant le 31 mars 2008, n'attendez pas pour le faire en ligne à l'adresse  http://adherer.net/perl/getHtml.pl"

J'ai vérifié. Le lien renvoie efectivement au site du PS, et il y est fait mention d'une adhésion à vingt balles, pardon à vingt Euros. Aucun engagement, aucune obligation à voter Ségolène. Comme pour le "printemps du cinéma", le tarif est aguichant, et même très attractif pour les plus jeunes, qui n'ont pas encore d'expérience politique. Vingt Euros, ce n'est pas rien, mais au prix où est la démocratie, la vraie, ça vaut peut-être un petit effort ? Je vais en tous cas en parler autour de moi, car le besoin reste profond : il n'y aura jamais aucune alternance crédible, ni même possible, sans une mobilisation par et autour d'un parti solidement ancré à gauche. mais un parti reflétant aussi la réalité sociale de la France, avec des femmes, des jeunes et des étrangers. Le nouveau Parti démocratique (PD) italien, héritier de toute la gauche démocratique et du centre-gauche, en a fait l'expérience avec succès. Aux Français, à présent, à découvrir la formule.   

Converti ou croisé ?

Déconcertante glissade du spirituel au politico-temporel, l'annonce du baptême d'un musulman par le Pape, la nuit du Samedi saint, est devenue en moins de vingt-quatre heures la conversion militante d'un "repenti de l'Islam", chroniqueur polémiste qui a converti son acte de foi en une proclamation guerrière contre "l'Islam qui coupe les langues après avoir tranché les gorges" dans un éditorial tonitruant sur le Corriere della Sera. «J’ai dû prendre acte que, au delà […] du phénomène des extrémistes et du terrorisme islamique au niveau mondial, la racine du mal est inhérente à l’islam, qui est physiologiquement violent et historiquement conflictuel.»

Dommage. Dommage pour le baptême, dont la symbolique n'a jamais été militante mais purificatrice - Jean le Baptiste ne convertissait pas les Juifs en Chrétiens, il lavait les hommes de leur péché, en toute et immense modestie. Dommage pour le message d'amour qui est la base de l'Evangile et reste le seul élément de supériorité de la religion chrétienne, par opposition à toutes celles qui ne professent pas cet amour généreux.

J'essaie de rester objectif, dans ce que je vois devenir une nouvelle, furieuse et inutile polémique. L'info était heureuse, un baptême est toujours une bonne nouvelle, tant qu'il ne sombre pas dans l'affrontement publicitaire : "ma religion est meilleure que la tienne, mon Dieu est plus grand que le tien". Samedi soir, il ne s'agissait encore que de baptême. Un des six baptisés était un musulman, pourquoi pas, il y a chaque année des milliers de gens qui adoptent une autre religion, par contraste avec les centaines de milliers qui décident de ne plus en suivre aucune.

Dimanche matin, le baptême était devenu conversion. Magdi Allam, le néo-baptisé, n'est pas n'importe qui, c'est le directeur adjoint de la rédaction du grand quotidien milanais Il Corriere della Sera. Et avec le zèle des néo-convertis, il s'est fendu d'un édito plutôt agressif contre l'Islam qui tue et qui censure : "Le Jihad des coupe-langue". Le Vatican avait-il mesuré l'impact de cette publicité pas forcément sollicitée, en valorisant un personnage aussi polémique que Magdi Allam ?

Dans le passé, il n'avait pas caché son militantisme contre l'Islam dans ses formes extrémistes, élargissant du reste sa condamnation à un périmètre de plus en plus large de musulmans, au point que Tarek Ramadan, autre grand polémiste du sujet, l'avait accusé d'être un faux musulman, né copte et dissimulé derrière une fausse identité musulmane.

Pas besoin d'être sorcier pour deviner le retentissement que ces déclarations de Magdi Allam auront dès demain dans l'ensemble du monde musulman. Ceux qui veulent imposer des racines chrétiennes à l'Europe par opposition à toutes les autres religions, les néo-croisés qui s'opposent en parfaire symétrie aux intégristes musulmans, vont y trouver les arguments pour montrer l'obscurantisme de l'Islam.

Etonnante et spirituelle, c'est le cas de le dire, la réaction très modérée du vice-président de la communauté musulmane italienne, qui essaie de relativiser les choses en les ramenant à un problème de commnication. "Ce qui m'étonne, c'est l'importance que le Vatican a donnée à cette conversion", a déclaré Yaha Sergio Yahe Pallavicini, lui-même un converti : fils d'un Italien et d'une Japonaise, Sergio Yahe Pallavicini milite au contraire pour le dialogue inter-religieux et a animé plusieurs séminaires associant musulmans, juifs et chrétiens. Un dialogue interconfessionnel (à ne pas confondre avec l'oecuménisme inter-chrétien) encouragé par le Vatican, il n'y pas si longtemps encore...

Marathonien humanitaire

Etonnant Merri, parti pour une marche de 5.000 km en Europe pour soutenir un dispensaire au Sénégal : il se rajoute des épreuves avec le sourire et vient de faire le marathon de Rome, arrivé dans les trois derniers en 7 h 30 pour 42,169 kilometres, mais avec ses chaussures de marche et son sac de 10 kg sur le dos ! Grâce à quoi il a eu droit à la médaille, au vin d'honneur et à de nouveaux copains comme partout où il passe.

Arrivé à Rome sous la pluie, c'était la semaine dernière, il voit une affiche publicitaire annonçant pour le lendemain cette course de 42 km à l'interieur de la Rome historique. "Comment faire pour y participer ? Je veux courir avec mon sac et mes chaussures de marche pour les enfants (du dispensaire)", écrit-il sur son blog. Je lui ai parlé après l'épreuve, il était encore euphorique et m'a raconté tout ce qu'il n'avait pu écrire en détail - mais il faut aller sur son blog pour voir les photos.

Parti s'inscrire auprès des organisateurs, il a d'abord obtenu de ne pas payer les droits d'inscription car il n'avait pas de quoi, mais il lui fallait quand même un certificat médical. Il a été raconter son histoire à l'un des stands installés pour la course, une société de produits pharmaceutiques, où non seulement un médecin l'a examiné et lui a fait son certificat mais la société s'est engagée à lui "acheter des kilomètres", car elle est également engagée dans une action humanitaire en Afrique.

Une autre entreprise sponsor de la course lui a promis un PC Pocket "pour me suivre en temps réel par signal GPS et me permettre d'écrire des textes et transmettre des photos quand je passe en zone Wi-Fi... Super! J'ai  hâte de pouvoir écrire sans restriction de temps". Car pour l'instant il est obligé de descendre de ses sentiers de grande randonnée qui traversent les montagnes pour trouver un cyber-café en ville.

Quant au marathon, il l'a fait "les doigts dans le nez : marche rapide, en discutant avec Giuseppe, 72 ans , qui me racontait l'histoire des rues et des places de Rome, en chantant des chansons romaines, et avec Steve, arrivant de San Francisco, avec qui nous avons passé la ligne d'arrivée tous ensemble. A la fin nous avons ouvert une bouteille de rouge et trinqué avec un journaliste, le president du marathon, Steve , Giuseppe, Pino (personne de coeur, qui m'a laissé courir ce challenge) et quelques autres. Pino nous a remis la  médaille avec un sourire fantastique. Nous étions tous heureux d'être là ensemble, même si Steve, Giuseppe et moi étions arrivés dans les 10 derniers sur plusieurs milliers !"

Reparti aussi sec, façon de parler vu le temps en Italie, il est sorti du Latium pour gagner l'Ombrie, avec l'intention de passer par Assise avant d'attaquer les sentiers escarpés de l'Apennin. Buona Pasqua, Merri !

L'Europe vue des Primaires US

Si la presse et l'opinion européenne professent une préférence générale pour Barak Obama et Hillary Clinton, les Européens estimant pouvoir attendre plus des Démocrates que des Républicains, il est intéressant de faire la démarche inverse et de voir comment l'Europe est très inégalement intégrée dans les préoccupations de ces trois candidats à l'élection présidentielle américaine.

En surfant sans a priori à travers plusieurs moteurs de recherche (pas de pub !), je constate déjà un premier décalage entre les sites et blogs francophones, où cette préférence est nette, et les sites anglophones, où la vision est nettement moins tranchée. J'en ai eu l'idée en lisant la tribune publiée par John McCain le 18 mars, simultanément sur le Financial Times et dans Le Monde, où j'ai trouvé un discours à la tonalité nouvelle, pour une sensibilité européenne, et symétrique des préoccupations récemment exprimées par Bernard Kouchner dans un colloque du Herald Tribune (Magic is over) sur la faillite d'une certaine diplomatie américaine.

La référence à l'Europe est du reste fréquente dans les interventions du candidat républicain, alors que j'ai eu du mal à trouver l'équivalent récent pour ses deux challengers démocrates, sauf des déclarations très critiques d'Obama et de Hillary au sujet d'un grand contrat attribué par l'US Air Force à un consortium américano-européen opposé à Boeing. Les deux candidats démocrates se sont sentis obligés d'aller dans le sens d'une opinion américaine brusquement protectionniste.

Mccain20family20research Mais commençons par le discours de McCain. Dans sa tribune, il affirme que "Américains et Européens partagent un objectif commun : bâtir une paix durable fondée sur la liberté. Nous devons renforcer notre alliance transatlantique pour en faire le noyau d'un nouveau pacte global - la ligue des démocraties (...) Confiance et respect mutuel doivent être au coeur de ce nouveau pacte".

Ce discours atlantiste passe, et c'est la nouveauté, par l'affirmation qu'il est de l'intérêt des Etats-Unis de voir progresser l'Europe de la défense : "Nous saluons le rôle éminent que joue l'Europe pour faire du monde un endroit plus agréable et plus sûr. Nous attendons avec impatience la réintégration pleine et entière de la France dans l'OTAN. Et nous soutenons les efforts de l'Union européenne en vue de construire une politique européenne de sécurité et de défense efficace. Une Union européenne forte, une OTAN forte et un véritable partenariat stratégique entre elles sont dans notre intérêt".

Ce partenariat va au-delà de la défense puisqu'il l'étend au réchauffement climatique et à la défense des droits de l'Homme. "Nous devons réactiver le partenariat entre les Etats-Unis et l'Europe sur le changement climatique, car c'est un domaine dans lequel beaucoup de nos intérêts communs sont en jeu". Les Etats-Unis adopteront également une approche différente du problèlme irakien, plus proche des préoccupations européennes, et le sénateur républicain annonce qu'il fermera la prison de Guantanamo et sera très strict sur le recours à la torture.   

"Aujourd'hui le leadership n'a plus le sens qu'il avait au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque l'Europe et les autres démocraties se relevaient des dévastations de la guerre et que l'Amérique était la seule superpuissance démocratique. Aujourd'hui s'exprime la puissante voix collective de l'Union européenne, de l'Inde et du Japon, de l'Australie et du Brésil, de la Corée du Sud et de l'Afrique du Sud, de la Turquie et d'Israël, pour ne citer que quelques-unes des principales démocraties (...) Ce sont les démocraties du monde qui constitueront les piliers sur lesquels nous pouvons et devons bâtir une paix durable".

Sur l'Irak comme sur l'Afghanistan, Obama est nettement plus tranchant envers les Européens : "Au sujet de nos alliés au sein de l'Otan, j'ai clairement dit que nous avons besoin d'un plus grand soutien de leur part (...) Nous ne pouvons pas admettre une situation dans laquelle on ferait appel aux Etats-Unis pour faire le sale boulot, ou aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, et où personne d'autre ne voudrait participer aux combats réels contre les taliban. Je pense qu'il est important pour nous d'en demander plus à nos alliés européens", même si "il est tout aussi important pour nous de leur signaler que nous les écouterons dès lors qu'il s'agira d'actions qu'ils considèrent discutables, au premier rang desquelles l'engagement en Irak."

Il n'empêche. Certains blogs américains, notamment Joe Conason dans "Obama's European problem", sur Salon.com, soulignent cruellement que bien qu'Obama ait beaucoup voyagé, la sous-commission sur l'Europe qu'il présidait au Congrès "a langui sous sa présidence".

Quant à Hillary, elle a dit : "je veux une politique étrangère fondée sur nos valeurs. Je dirai au monde que l'Amérique est de retour, que la diplomatie du cow-boy, c'est terminé". Elle déclaré aussi que "nous devons réétablir nos traditionnelles relations de confiance avec l'Europe. Des divergences sont inévitables, même avec les amis les plus proches, mais nous ne devons jamais oublier que sur la plupart des problèmes globaux nous n'avons pas d'alliés plus sûrs qu'en Europe". Un discours européen un peu flou quand même et certains, comme Eric Grover sur son blog “the Atlanticist”,  pensent que les Européens auraient tort de miser sur elle car elle risque de défendre un retour au protectionnisme économique...

Ce blog étant libre et anticonformiste, je ne suis pas en train d'afficher des sympathies républicaines qui pourraient apparaître bien naïves. Au contraire, je dirais que notre intérêt européen pourrait être, peut-être un peu cyniquement, de voir élire un président républicain modéré, ouvert et pro-européen, lui-même équilibré par un Congrès à majorité démocrate...

L'arrêt au stand (suite)

C'est sous ce nouveau nom, "L'arrêt au stand", que le réalisateur Yves Bourgeois poursuit imperturbablement le tournage de la suite de "Confidences d'équipage", ou plus exactement les aventures du Charles De Gaulle en cours de grand carénage après son odyssée dans l'Océan indien, une suite dont la diffusion sur France 3 - Thalassa est prévue l'anée prochaine au moment de la remise à l'eau du porte-avions.

Après avoir présenté récemment quelques rushes du tournage de séquences très impressionnantes où l'on voit cet immense bateau sorti de l'eau et installé en cale sèche, à ses soutiens industriels et au nouveau chef d'état-major de la  Marine, l'amiral Forissier, en présence du responsable de Thalassa Georges Pernoud, Yves m'a envoyé les dernières images "de notre cétacé géant et ses perfusions branchées dans l'eau de mer (son élément naturel), le maintenant en coma artificiel durant les différentes opérations à coeur ouvert !"

Pour l'amiral Forissier, cette période d'IPER (indisponibilité périodique pour entretien et réparation), qui dure quand même quinze mois, est un peu "la révision des 500.000 km" du porte-avions. Un porte-avions dont il rappelle qu'il n'est pas un simple bateau "mais un bâtiment, car il vit et fonctionne vingt quatre heures sur vingt quatre tant qu'il est à l'eau, et ne s'arrête jamais de fonctionner".

Une vie qui ne s'arrête pas non plus pendant l'IPER car le réalisateur raconte qu'elle se poursuit à terre, avec un commandant du navire responsable des opérations et de la remise à flot en fin de travaux, ainsi que de l'entretien des équipages dont les caméras suivent le fil dans la continuité du précédent épisode, dans toutes ses dimensions humaines et techniques. Grâce aux caméras haute définition miniaturiséees mises au point par Sony, l'équipe d'ATOM production, qui porte bien son nom, a pu filmer jusqu'à l'intérieur des deux chaudières nucléaires, bien sûr une fois celles-ci arrêtées et démontées par les ingénieurs du Commissariat à l'énergie atomique et de la DGA. Le PDG de Sony France, Philippe Citroën, a pour sa part expliqué à cette occasion son enthousiasme pour le projet "notamment" parce qu'il est officier de réserve de la marine après avoir fait son service sur un dragueur de mines.

Contrastant avec l'hyper-technologie du bâtiment, les traditions du grand carénage font intervenir des techniques ancestrales qui se perpétuent sur les chantiers navals de Toulon. En particulier, les cales en chêne sur lesquelles repose la coque une fois le bâtiment à sec n'ont pas bougé d'un pouce sous les 45 000 tonnes du navire...

Electron libéral

Le tout nouveau secrétaire d'Etat à la Défense, Jean-Marie Bockel, est l'un des personnages les plus atypiques de la scène politique française : passé du chevènementisme au blairisme en traversant en diagonale le parti socialiste, ce social-libéral n'a pas freiné à temps et a terminé sa trajectoire dans la nouvelle majorité présidentielle, où il n'a pas de complexe à jouer les gauchistes de service comme il l'a fait comme secrétaire d'Etat à la coopération en dénonçant la "Françafrique".

Je relisais un édito de François Soudan dans Jeune Afrique du 20 janvier, intitulé "France-Afrique : il faut sauver le soldat Bockel !", qui racontait que, lors de ses voeux du nouvel an à la presse, le fougueux secrétaire d'Etat à la Coopération avait en quelque sorte brûlé ses vaisseaux en condamnant les mauvaises pratiques de la France en Afrique et appelant le président à une rupture de ces traditions.   

L'article déroulait les désaveux publics infligés par le président et son entourage à ce ministre récalcitrant et peu respectueux des chefs d'Etat africains, une évolution laissant Bockel en marge : "un retour au galop de l'afro-réalisme, donc, auquel le soldat Bockel ne se résigne pas pas, lui qui se refuse à imaginer que le président de l'ouverture soit, en matière africaine, celui d'une certaine continuité". François Soudan concluait pourtant, avec la prudence et le flair politique qui le  caractérisent, qu'il fallait quand même surveiller le voyage du président sur le continent africain... Voyage au cours duquel, en Afrique du sud, Nicolas Sarkozy a annoncé la rupture avec le déploiement militaire traditionnel de la France en Afrique !

Et voici donc le "soldat Bockel", colonel de réserve de l'armée de Terre, propulsé dans un autre univers où il va pouvoir révéler ses talents d'agitateur, bretteur et anti-conformiste. Déjà pressé de montrer qu'il n'a pas été "rétrogradé" en changeant d'affectation, il a aussitôt précisé qu'il était certes secrétaire d'Etat à la défense chargé des Anciens combattants, mais qu'il s'occuperait aussi "de défense citoyenne, de réserve, et du lien armée-nation".

Pour Hervé Morin, comme pour tous les ministres de la Défense, la présence d'un secrétaire d'Etat fougueux et dynamique peut être un soutien comme une source d'insomnies. Avec la prochaine sortie du Livre blanc sur la défense et la sécurité, suivie dans quelques mois de la présentation de la prochaine loi de programmation militaire qui liera la défense de la France pour cinq ans, il ne faudra pas compter sur ce nouveau secrétaire d'Etat pour assister passivement aux débats. Tant mieux, il est important que le débat ne soit pas occulté, il n'y manquait qu'un électron libre !

Les poilus de Beaufort

Le roman de Ron Leshem, "Beaufort", dont Joseph Cedar a tiré un film qui a eu un Ours d'argent à Berlin, n'est pas seulement celui d'une génération de jeunes militaires israéliens sacrifiés à l'absurdité de la guerre. Il est celui de tous les jeunes sacrifiés dans tous les conflits, et plus encore dans ce lieu infiniment symbolique qu'est le château de Beaufort au Liban.

Forteresse nabatéenne, puis sans doute fort romain avant de devenir la citadelle des croisés qui lui ont donné son nom, le château de Beaufort a connu plusieurs armées encore au 20e siècle avec les Ottomans, les Français, les Britanniques. Puis les Palestiniens, le Hezbollah, et deux fois déjà l'armée israélienne ; le fort a été conquis et perdu cent fois dans son histoire.

Et pourquoi cet acharnement à contrôler une citadelle dont il ne reste que des morceaux de rempart, pilonnée depuis des années par tous les types d'obus, de roquettes et de missiles et encore un peu plus détruite en 2000 lorsque Tsahal s'est retiré ? Parce que ce fort est sur un piton qui verrouille toute la région. C'est au pied de ce promontoire naturel que le fleuve Litani, qui coule plein sud en descendant de la Bekaa, fait brusquement un coude à 90° pour partir plein ouest vers la Méditerranée. Ce coude, creusé pendant des milliers d'années, est un canyon abrupt, une frontière naturelle.

En haut, les hauteurs d'Arnoun dominent tout le sud du Liban avec Marjayoune, Qlaya et Khirbe, jusqu'à la frontière israéliennes. En fond d'un paysage très dégagé, très sec avec quelques cultures, le massif de l'Arkoub à gauche et le mont Hermon à droite. Qui tient cette position voit tout passer, comme sur une carte géographique. Il suffit d'y être posté avec des jumelles et un poste radio ou un téléphone, ce qu'ont fait des générations de soldats de tout poil, jusqu'à cette section décrite par Ron Leshem, commandée par Erez, un lieutenant de 22 ans.

J'avais visité le fort en juin 1981, quelques jours avant une nouvelle poussée israélienne au sud Liban. Il était occupé par des combattants palestiniens d'à peine 17, 18 ans pour certains. Mélangés, des miliciens du Fatah et du FPLP, ceux-ci abritant même un ou deux "révolutionnaires" européens qui n'avaient pas souhaité s'exprimer. L'endroit était oppressant de silence, il n'y avait même plus d'oiseaux. La guerre était palpable, sa pression étouffante, il m'avait fallu des kilomètres après Nabatiyeh pour retrouver une atmosphère apaisée.

Contraste saisissant entre les tranchées, les trous à rats où se terraient les jeunes combattants, et cette impression aérienne qu'on avait en se penchant sur le paysage, mais très rapidement pour ne pas se faire repérer. Un enfermement, une incertitude de tous les instants superbement décrit par l'écrivain israélien qui évoque ces "ruines de la quatrième guerre mondiale".

Je n'ai pas vu le film qui en a été tiré. J'irai sans doute, mais en lisant on peut choisir ses images, et j'ai lu le roman sans mettre leur uniforme vert olive, couleur de Tsahal, à ces combattants perdus sur leur piton. J'ai pensé à tous les jeunes qui s'y sont succédé, craignant les mêmes bombardements, attendant les mêmes relèves. Les uns face au sud, les autres face au nord, mais plus souvent terrés dans l'obscurité. Alors que l'Europe enterre ses derniers poilus, survivants des tranchées, il y a encore au Proche-Orient des tranchées où l'on vit et meurt à vingt ans, souvent sans même savoir pourquoi.

Beaufort, Roman. Le Seuil, 346 p.

Le héros du K-Way

Pleuré de rire en allant le voir "Bienvenue chez les Ch'tis". Je ne suis pas le seul, nous sommes déjà neuf millions, mais je n'ai pas de complexe à dire tout le plaisir que j'ai eu à voir ce film sans prétention, sans budget monstrueux, d'un humour authentiquement populaire et sans ambitions commerciales - et s'il rencontre un succès commercial inespéré, c'est tant mieux !

Pourquoi cet enthousiasme ? Parce que je vais enfin pouvoir faire mon coming-out et avouer sans complexe que j'écoute très souvent "Rires et Chansons" quand je suis coincé dans les embouteillages, la radio la plus dé-stressante, et que je ne résiste jamais au bonheur de réécouter le sketch de Dany Boon qui s'appelle le "K-Way", condensé d'humour décapant et d'esprit ch'ti, avec tout ce qu'il faut comme accent authentique. Je recommande la version du K-Way disponible sur Youtube, plus condensée que la version intégrale sur Dailymotion, à savourer pour les détails quand on a plus de temps.

Dany20boon202 Voir apparaître Dany Boon en K-way rouge au tout début du film, avec l'arrivée du directeur de la Poste Kad Merad à "Beurk", sa prononciation de Beurgues, c'est voir le vrai héros du K-Way, celui qui porte le film de bout en bout et dont l'humour contagieux et bon enfant fait rire des salles entières.

Pas très intello ? D'accord, mais c'est un esprit qui n'en est pas mois décapant, faussement naïf et le plus souvent très exact sur la description des mille petits travers de notre vie quotidienne. Un esprit d'autodérision, comme celui des "Deschiens" dont j'ai retrouvé l'un des héros dans ce film, Philippe Duquesne. Irrésistible dans sa naïveté, comme Line Renaud en mère ch'ti et Michel Galabru, dans une trop brève apparition en patriarche provençal. Avec en plus le "Printemps du cinéma" avec toutes les salles à prix réduit, ce serait dommage de se priver d'aller voir les Ch'tis dans leur jus.