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De Koufra à Strasbourg

La cathédrale de Strasbourg est inséparable du serment de Koufra et symbolise à la fois les valeurs du patriotisme, du dépassement de soi et du renoncement à la raison et au compromis : il fallait être fou pour lancer en plein désert libyen, le 2 mars 1941 alors que la France n'était plus qu'un pauvre pays vaincu et occupé, le serment de Koufra : "Jurez de ne déposer vos armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cahédrale de Strasbourg".

Le fou c'est le colonel Philippe de Hautecloque, rebaptisé Leclerc pour préserver sa famille restée en France. Ses compagnons, des fous aussi qui venaient, après avoir traversé le désert tchadien sur de mauvais camions, de lancer à 400 contre 1.200 un rezzou victorieux contre un fort de l'armée coloniale italienne en Libye, le fort de Koufra au sud du désert libyen. "Nous partîmes 500, mais par un prompt renfort, nous nous vîmes 3.000 en arrivant au port, tant, à nous voir marcher avec un tel visage, les plus épouvantés reprenaient de courage"... Leclerc c'est bien le Cid de Corneille, intrépide et insensé.

La suite est connue, mais échappait alors à toute vraisemblance : la petite colonne, devenue 2e division blindée, remontant en Tunisie pour faire sa jonction avec les Britanniques venus d'Egypte, équipée au Maroc par les Américains, débarquant en Normandie, libérant Paris presque par surprise, déboulant en Alsace par le col de Saverne et arrivant avec fougue, le 23 novembre 1944, aux pieds de la cathédrale de Strasbourg, dans une course folle avec la 1ère armée du général de Lattre. Cela après des milliers de kilomètres de chevauchée et de combats, et des milliers de morts pour la libération de la France. Aux pieds d'une cathédrale en pierre rouge, ocre comme le désert tchadien, rugueuse comme une falaise du Sahara...

Une chevauchée qui, emportée par son élan, arrivera en mai 1945 jusqu'au nid d'aigle de Hitler à Berchtesgaden, en Bavière, dont s'emparent les Spahis arabes de la DB, revanche à la fois de l'Histoire et de la géographie. Tout au long de sa traversée pour la libération de l'Europe, la 2e DB et le 1ère Armée laisseront des milliers de morts sur la route, dont une proportion élevée de soldats d'Afrique et du Maghreb.

Enjeu de luttes séculaires entre Français et Allemands, plusieurs fois occupée en moins de deux siècles, Strasbourg a pris sa revanche sur la guerre, devenue le symbole de la réconciliation franco-allemande et de l'entente européenne. Siège officiel, avec Bruxelles, des institutions communautaires, elle réunit aujourd'hui autour de sa cathédrale - et sans doute avec la même audace intacte depuis le serment de Koufra - les aspirations communes de toutes les nations européennes.    

Adieu à Mai 68

Je ne veux pas laisser mai partir sans saluer une dernière fois Mai 68 et tourner la page de notre jeunesse en ce quarantenaire, au risque de passer pour un ringard nostalgique aux yeux de nos ados d'aujourd'hui, même si tout a déjà été dit et écrit sur le sujet.

J'avais dix-huit ans alors, juste dix-neuf en plein mois de mai, j'étais en deuxième année de Sciences Po. Trop jeune, trop vite, trop tôt, pas assez mûr pour affronter le monde. Et pourtant une grande attente, une grande curiosité, une grande envie de découvrir le monde, dans une société en noir et blanc, paternaliste, figée et étouffante.

Mai nous est tombé dessus sans prévenir, brusquement. Les événements de Nanterre nous étaient à peine parvenus quand les gauchistes ont fait irruption à la Sorbonne. Et d'un coup la machine universitaire s'est grippée, bloquée, le monde adulte s'est arrêté, un vide béant, impensable, sans réponse à nos questions.

Etudiant sans révolte, j'ai appris la démission collective, la lâcheté des politiques, la démagogie des enseignants qui disaient nous comprendre alors que nous n'y comprenions rien. Jeune garçon bien élevé, j'ai appris à mentir à ma mère en expliquant au téléphone que le boulevard Saint Germain était à feu et à sang et qu'il valait mieux que je passe la nuit sur place plutôt que d'être pris dans une manifestation forcément violente. Une bonne excuse pour faire du tourisme nocturne, de Sciences Po à la Sorbonne et de la Sorbonne à l'Odéon.

Elu au Conseil étudiant présidé par Alain Barrau, j'ai appris la politique et ses compromis, le balancement circonspect rythmant d'interminables discussions et culminant avec cette motion de synthèse unique, entre révolutionnaires et modérés, grâce à laquelle le drapeau rouge et le drapeau tricolore ont coexisté sur la façade de la rue Saint-Guillaume.

Volontaire pour le service d'ordre, j'ai appris le maniement des armes et le contrôle de la violence, armé de mon casque de mobylette, d'un sifflet, d'une matraque et d'un couvercle de poubelle, avec pour consigne héroïque : "si les fachos d'Assas ou les gauchos de Médecine déboulent, tu siffles et tu fermes les griles en vitesse".

Volontaire ensuite pour être secouriste à la Sorbonne, j'ai découvert le noyautage en me faisant éconduire par un service d'ordre pris en mains par des Trotskystes nettement plus âgés, malgré ma blouse de chimie sur laquelle j'avait peint des croix vertes pour faire "médical".

Plus observateur qu'acteur, faute d'être pris au sérieux, j'ai appris le journalisme en parcourant les manifestations avec ma petite caméra 8 mm, grimpant jusqu'en haut d'une grue pour filmer en panoramique un immense cortège qui descendait le boulevard du Montparnasse, et en prenant des notes sur les débats les plus enfiévrés.

Ne fumant pas encore, j'ai appris la pollution dans la salle enfumée de l'Odéon où la densité des cigarettes faisait un halo bleu à la lumière des projecteurs - avant d'être asphyxié lâchement par un nuage de gaz lacrymogène remontant tout seul le boulevard Saint Germain désert et de me faire secourir à l'infirmerie de l'amphi Rosa Luxemburg, ci-devant Emile Boutmy.

Armé d'un transistor pour suivre les points chauds, l'oreille collée sur Europe 1, j'ai appris l'impact de la communication avec les mots d'ordre et les appels aux rassemblements, jusqu'à ce que la dynamique s'inverse avec le discours du 30 mai du général De Gaulle qui a sonné la fin de la fête et a "fait sortir les bourgeois du 16e".

Et finalement, j'ai appris la gueule de bois avec la récupération du mouvement par les professionels du syndicalisme, du discours par les politiques, de la rue par les forces de l'ordre, et le retour de bâton des professeurs nous faisant payer ensuite leur propre pusillanimité.

Mais j'ai appris ainsi plus en un mois qu'en des années d'études : pour ces leçons de vie, ce sentiment d'avoir vécu un événement unique et traversé un mois de mai historique, pour la densité intacte de tous ces souvenirs, je remercie encore aujourd'hui tous ceux qui nous l'ont fait traverser : merci Daniel C-B, merci Alain G, merci Jacques S, merci à tous les autres !

Maquis en fleurs

Autant il est en été sec et piquant, rêche et plein de ronces, impénétrable voire hostile à la saison des incendies, autant au printemps le maquis méditerranéen sait se montrer séducteur par ses fleurs, ses couleurs et son parfum : un moment qui ne dure pas plus de quelques semaines mais qui lui donne un aspect unique.

Plantes grasses comme les doigts de sorcière, avec de belles fleurs mauves, buissons comme les genêts en bouquets dorés, chardons aux petites fleurs violettes, fleurs de rochers jaunes entremêlées de coquelicots rouge vif, la palette du maquis est chaude et varie avec la lumière du jour.

Se promener au bord de l'eau, entre maquis de Toscane, d'Elbe et de Corse, avec une mer qui n'est pas encore d'un bleu aveuglant, un soleil qui n'écrase pas encore, un vent qui se contente de caresser tout en restant très frais, ce sont des instants de douceur qu'il ne faut pas manquer. Plus qu'ailleurs encore, le printemps du maquis est celui de tous les espoirs, toutes les promesses, tous les recommencements. 

Prototypage rapide pour PME

L'innovation au service du design italien, c'est le projet concrétisé à Prato près de Florence avec l'inauguration du "laboratoire de prototypage rapide" au centre Art & Design de la commune de Calenzano, destiné à produire des prototypes pour les PME-PMI qui n'ont pas les moyens de se doter d'un laboratoire propre.

Racontée par le quotidien Il Tirreno (groupe Repubblica), l'histoire est étonnante et très simple en même temps : pour résumer, ce laboratoire toscan comporte notamment des imprimantes en 3D, capables de réaliser en plâtre ou en plastique des objets conçus et dessinés sur plans, avec la participation d'étudiants de ce centre.

Parmi les prototypes illustrés par le quotidien et présentés lors de cette inauguration, un concept-car d'auto sportive, des téléphone hybrides (portable et domestique), des bagages innovants, des meubles. Certains projets élaborés par les étudiants de Calenzano ont déjà été industrialisés par des marques italiennes connues comme Ariete pour les électroménagers, PiQuadro pour les sacs et Emmelunga pour le mobilier.

Le responsable des cours de dessin industriel Franco Ruffilli ne cache pas son ambition, mettre à profit les énergies rassemblées ici, l'inventivité et les moyens techniques, pour créer un laboratoire de "car design" et faire renaître la marque automobile florentine Ermini, connue après guerre pour ses voitures sport et de course, avant de disparaître en 1956. Ici à droite, la Valenzi Ermini de 1953. 

L'Italie repense le nucléaire

Le nouveau ministre du développement économique Claudio Scajola, à peine nommé par Silvio Berlusconi, n'a pas attendu pour affirmer que l'Italie devait "revenir à l'énergie nucléaire à marches forcées", compte tenu d'un déficit énergétique qui non seulement menace le pouvoir d'achat des particuliers mais pèse de plus en plus lourd sur l'ensemble de l'industrie italienne.

"Si on ne fait pas rapidement un plan énergétique fonctionnel, d'ici vingt ans l'Italie devra éteindre la lumière", a commenté le nouveau ministre à propos du baril de pétrole qui a atteint 126 dollars. "Nous payons l'énergie 30% plus cher que la moyenne européenne, nous dépendons entièrement du pétrole et du gaz avec un approvisionement insuffisamment diversifié et sans réelle garantie de sécurité d'approvisionnement".

Une dépendance énergétique qui a par exemple obligé le gouvernement italien à présenter des excuses très plates au colonel Kadhafi après des déclarations de responsables de la Ligue du Nord mettant en cause le "laxisme" de la Libye sur le flux d'immigrés clandestins. La Libye étant, on l'avait oublié, l'un des principaux fournisseurs de pétrole de l'Italie. De la même manière, l'Italie doit également tenir compte du poids politique de la Russie dont elle importe le gaz naturel.

A la suite de la catastrophe de Tchernobyl en avril 1986, l'Italie avait décidé par référendum, en novembre 1987, de renoncer à la production d'énergie nucléaire - sans s'interdire de participer à des programmes de recherche à l'étranger - et a fermé ses quatre centrales dont celle de Montalto di Castro. Résultat, l'Italie dépend aujourd'hui à 80% des énergies fossiles, et doit importer quand même de l'électricité nucléaire à hauteur de 15 à 18% de ses besoins énergétiques.

Selon l'institut "Nomisma Energia", le coût de l'approvisonnement énergétique, qui a été de 51 milliards d'euros en 2007, passera à 69,9 milliards avec un baril à 120 dollars - mais en "bénéficiant" d'une parité euro-dollar à 1,54. Si le dollar pesait un euro, la facture dépasserait cette année les 107 milliards d'euros !

Si le prix de l'essence à la pompe est le sujet le plus visible pour l'opinion publique, ainsi que l'annonce d'augmentations massives du gasoil et du gaz domestique, c'est toute l'économie italienne qui est menacée aujourd'hui dans son autonomie avec un coût de l'énergie qui atteint 4,4% du PIB, un taux record depuis les 6,4% de 1981. Mais depuis Tchernobyl le refus du nucléaire est devenu un cheval de bataille des écologistes, et nombre de communes italiennes affichent fièrement à l'entrée de la localité le panneau : "commune dénucléarisée".

Un tabou qui coûte très cher alors que, d'un point de vue de capacités technologiques, l'Italie pourrait facilement remédier à cette situation de crise grave. Le président de l'ENEL, l'entreprise nationale de l'électricité, Fulvio Conti, déclarait en avril dernier que pour réduire sa facture énergétique, l'Italie n'avait d'autre choix que de revoir son refus du nucléaire : "le retour en grâce de l'électricité d'origine nucléaire nous offre une opportunité de prendre à bras le corps le problème de nos infrastructures et de réduire nos coûts énergétiques".

Espions et terroristes

Trompeusement intitulé "Espions et terroristes - les liaisons dangereuses", le dernier livre de Jean-Jacques Cécile est moins l'étude des connexions entre services secrets et réseaux terroristes qu'un panorama inquiétant et très renseigné sur l'évolution du terrorisme de masse à l'heure de l'hyper-créativité dans les moyens de tuer et de détruire.

Ancien du 13e RDP, spécialiste du renseignement militaire puis de l'intelligence économique, collaborateur de nombreuses publications spécialisées (dont TTU) puis auteur de plusieurs ouvrages spécialisés sur les commandos et le renseignement, Jean-Jacques porte un regard clinique sur les formes les plus récentes du terrorisme et cite un officier de la DGSE : "finalement, les attentats du 11 setembre 2001 sont un bon exemple d'opération clandestine réussie".

Dans une première partie, intitulée "terroristes et militaires sous le même uniforme", il cultive effectivement le paradoxe et rappelle surtout l'alliance contre nature entre services américains et Talibans résistant à l'occupation soviétique de l'Afghanistan. Avec les passerelles existant entre organisations extrémistes, grand banditisme et recrutement laxiste de grandes armées en manque d'effectifs comme l'armée US engagée en Irak et en Afghanistan. Des connivences voulues ou subies, qu'il développe ensuite ("Espions et terroristes, même combat") en suggérant une contamination par infiltration réciproque, et plus encore par imitation des exemples historiques de procédés mis au point par les services secrets.

Le livre devient franchement passionnant quand, après avoir abordé le trafic mondial des armements, il décrit les mécanismes qui font que désormais les armes sont fabriquées par "des bricoleurs du dimanche" qui prennent leurs infos sur Internet. Au passage, il nous rappelle qu'avant les ingénieurs fous d'Al-Qaïda, le champions de la bricole terroriste étaient les Irlandais de l'IRA, passés maîtres en engins dévastateurs et indépiégeables. Passage intéressant, évidemment, consacré aux IED (Improvised Explosive Device) avec leurs variantes statique (HBIED - House borne), placée sur véhicule (VBIED - Véhicule borne) ou sur camion ou engin de chantier (LBIED - Large borne...). Avec une révélation, l'engin explosif découvert à l'université d'été du MEDEF à Jouy-en-Josas en août 2007, quelques jours avant le passage du président Sarkozy !

Si le chapitre consacré à la prolifération des missiles sol-air courte portée, et à la lourde responsabilité des services américains, ne comporte pas de révélations fracassantes, le suivant sur la menace terroriste constituée par les sous-marins de poche est inquiétant et rappelle que les car-ferries et les paquebots sont des cibles de plus en plus fréquentes, d'attaques de pirates comme d'attentats terroristes.

Les quatre derniers chapitres sont sans doute ceux qui incitent le plus à la réflexion, car ils abordent toute la gamme des menaces terroristes NBC, avec l'emploi d'armes nucléaires (à contamination), biologiques, bactériologiques et chimiques. Les exemples qu'il cite montre que, malheureusement, on n'est plus là dans la science-fiction mais dans la réalité. Y compris dans la mention d'armes nucléaires de la taille d'une valise qui ont disparu des arsenaux ex-soviétiques... Même si ce n'est pas une consolation, le seul fait rassurant est de savoir qu'il existe des spécialistes de plus en plus pointus sur l'identification de ce genre de menaces.      

Espions et Terroristes, Jean-Jacques Cécile, Editions nouveau monde, 273 p.   

Des deux côtés du mur

Encore un film israélien critique, dénonçant avec ironie la myopie des responsables politiques israéliens sur le problème palestinien, comme seuls les réalisateurs israéliens savent le faire : "Les Citronniers", du même réalisateur qui a fait "La fiancée syrienne", Eran Riklis.

Tiré d'une histoire vraie, celle d'une Palestinienne de Cisjordanie qui se bat contre l'autorité militaire israélienne laquelle veut arracher les citronniers de son verger parce que son voisin est le ministre de la défense, le film est généreux et un tantinet idéaliste, avec une intifada bucolique, une révolte qui se limite à lancer des citrons au-dessus des barbelés.

Mais Salma Zidane, la veuve palestinienne qui résiste avec son bout de verger hérité de son père, n'est en fait qu'un prétexte, même si l'actrice Hiam Abbass, née à Nazareth et arabe israélienne de passeport, crève l'écran comme dans "La fiancée syrienne", ou dans "Désengagement" où elle joue également.

Sa solitude, ses démêlés politiques avec ses voisins, sentimentaux avec son avocat (Ali Suliman) sont purement anecdotiques, et servent tout au plus à épaissir le récit. Pas davantage l'épouse du ministre Mira, Rona Lipaz Michael, remarquable de vérité, ne sont au centre du film. Sans dévoiler le dénouement, on comprend bien qu'au-delà du regard d'estime qu'elles se lancent, leur rencontre est aussi impossible que leur poignée de main. En fin de compte, les raisons de l'évolution de Mira sont plus liées à la découverte que son mari la délaisse pour la pulpeuse et blonde secrétaire militaire qui partage ses journées au ministère, qu'à ses états d'âme pourtant réels sur les citronniers. Ce n'est quand même pas un film américain à "happy ending".

Le héros central du film, c'est en réalité "le mur" en cours d'édification entre Israël et les territoires occupés, qui s'impose tout au long du récit et du paysage, de même que la frontière du Golan était, avec ses grilles et ses barbelés, le décor central de "La fiancée syrienne". Barbelés pour les Druzes, mur de béton pour les Palestiniens, le cinéma israélien nous montre la même réalité vue de l'intérieur, vue de la société israélienne, comme un refus de la réalité et de l'entourage du pays au nom de la sacro-sainte "sécurité de l'Etat".

Le film d'Eran Riklis devient ainsi très contestataire quand il fait dire au ministre de la défense qu'il est opposé à l'arrachage des arbres, citronniers ici ou oliviers ailleurs, mais qu'il lui est imposé par le "Shabak", les services de sécurité. On avait déjà vu dans "La fiancée syrienne" le zèle absurde de l'administration voulant imposer un visa de sortie définitive du territoire à une jeune Druze changeant de vie, et se heurtant au refus des douaniers syriens de la faire entrer avec un tel visa (mais on se choque moins de l'absurdité administrative en Syrie qu'en Israël, censé être une démocratie évoluée). Image sans doute inventée, le ministre finalement ne voit plus le verger qui menace ses nuits car un mur de béton vient le lui cacher, illustrant parfaitement ce que le mur représente vu de l'intérieur : un enfermement.

Un petit air de Valls

Je continue à scruter l'expression des différentes tendances du parti socialiste en chechant des idées nouvelles, notamment dans les blogs où se tient leur expression la plus spontanée, mais j'ai du mal à trouver la nouveauté et l'originalité, en dehors du débat lancinant sur "plus de gauche" ou "plus de centre" pour gagner, mais on ne sait même plus pour gagner quoi au juste.

Le bilan de la première année de présidence de Nicolas Sarkozy aurait pu être un bel exercice sur le thème "et nous, qu'aurions-nous fait dans le même contexte ?" Au lieu de ça, un bel exercice de langue de bois où seul Manuel Valls a la franchise de dire que tout n'est pas à jeter dans ce premier bilan, sans qu'on puisse l'accuser pour autant, comme le font certains commentaires sur son blog, d'avoir déjà rejoint les "transfuges" de la gauche qui ont rejoint la majorité présidentielle.

Social-démocratie, social-libéralisme, social-interventionnisme ? L'affichage des "ismes" n'a jamais tenu lieu de politique et le débat sur la crise monétaire, financière et industrielle du capitalisme d'aujourd'hui ne se règle pas à coup d'affirmations mais à travers des politiques concertées entre Européens, avec les Américains et avec le reste du monde, sans rejeter personne et avec réalisme.

Dénoncer les excès du capitalisme libéral est désormais une banalité. Mais il n'y a pas d'alternative miracle et, surtout, la construction européenne nous impose des contraintes tout en donnant une cohésion forte face aux désordres monétaires du dollar, du yuan et de toutes les monnaies qui sont rattachées au dollar. Peut-on invoquer comme l'a fait la gauche pendant les présidentielles le "co-développement" comme début de solution aux migrations économiques massives, sans accepter son corollaire qui est la délocalisation des emplois de nos industries dans les pays à économie émergente ? Peut-on défendre le pouvoir d'achat des salariés et permettre une gestion plus laxiste des déficits publics nationaux sous prétexte de relance, au risque de faire repartir la spirale inflationniste en Europe et de pénaliser encore plus le pouvoir d'achat des plus défavorisés ?

Les questions économiques sont posées de façon très ouverte sur le Forum de Ségolène Royal, sous la rubrique "contributions" pour le prochain congrès. Mais le débat est ici incomplètement public car il faut s'inscrire à Désirs d'avenir pour lire ce qu'envoient les autres contributeurs.    

Les débats sont en tous cas nombreux sur lesquels une opposition crédible doit se positionner de façon plus responsable, au lieu de recompter les voix de la gauche, de l'extrême-gauche, des écologistes, des communistes et du centre en d'improbables coalitions de circonstance. Avec le paradoxe que, en cas d'usure prématurée de la majorité présidentielle actuelle, la gauche pourrait se trouver confrontée à une cohabitation avant la fin du mandat présidentiel sans y être préparée, exactement comme en 1997.

Familles je vous aime

La famille reste la valeur sûre du cinéma italien, avec toujours de la tendresse et de l'humour : "Ciao Stefano", nom français du film italien "Non pensarci" (N'y pense pas) de Gianni Zanasi, primé à Venise en 2007, est à mettre entre toutes les mains et réconciliera toutes les générations. Certainement pas le film du siècle, mais encore un film qui égaie une journée pluvieuse avec ce zeste de mélancolie qui est la marque de beaucoup de films italiens, la "saudade" brésilienne en plus léger.

L'histoire n'est pas résumable. C'est une famille moyenne constituée d'individus atypiques, comme dans toutes les familles, et où l'on retrouve dans le rôle du patriarche le petit industriel du Nord de l'Italie qui est à la fois un pilier économique, social et familial. Walter Nardini, joué par Teco Celio, incarne le symbole de la petite entreprise qui réussit et qui essaie de conserver un tissu familial fort. Les Nardini sont très représentatifs de cette Italie moyenne et qui réussit.

Stefano, le fils aîné, parti faire une carrière de guitariste de rock à Rome et qui bien  entendu rame de ne pas réussir, retourne un jour voir sa famile sur l'Adriatique. Le personnage est totalement réel et Valerio Mastandrea sonne juste, portant le film à lui tout seul, aidé par des dialogues ciselés.

Son frère Alberto (Giuseppe Battiston), qui a repris l'entreprise familiale, se débat dans des problèmes matériels, financiers, conjuguaux. Sa soeur Michela, la très belle Anita Caprioli, a interrompu ses études pour se consacrer aux dauphins. La mère cache sa déprime et son ennui en suivant des cours collectifs de yoga avec un "gourou".

Je ne veux surtout pas raconter les développements et rebondissements de cette famile à problèmes, avboués ou cachés, car le film se déroule tout seul et on ne s'ennuie jamais. Juste signaler la présence d'une autre actrice magnifique, Caterina Murino, dans le rôle pas forcément facile de Nadine. Elle est d'une présence et d'un naturel étonnants.

Sur fond musical très riche, où les airs d'opéra italiens alternent avec le rock, la critique sociale de cette Italie trop industrieuse et enfermée dans ses tabous et ses soucis quotidiens reste toujours légère. Ce n'est pas un film à thèse. Ce n'est pas même un film à "happy ending" à l'américaine, puisqu'on le quitte avec encore des portes ouvertes, et qu'on peut se raconter toutes les suites qu'on veut. Une évasion, une vraie !

Leg allemand en Chine

Superbe évocation, hier sur Arte, de "Tsingtao, une ville allemande en Chine", la ville de Qingdao dans le Shandong, colonie allemande édifiée en 1897 et qui garde aujourd'hui encore les traces intactes d'un passé militaire, culturel mais surtout industriel avec l'héritage de la brasserie Bavaria construite en 1903 pour la garnison de la Kaisersmarine et qui est devenue la bière exportée mondialement Tsing-Tao.

Cette ville, que j'ai visitée en découvrant la Chine en 2006, est aujourd'hui une mégalopole de presque dix millions d'habitants, qui s'apprête à recevoir les épreuves nautiques des Jeux Olympiques. Une forêt de gratte-ciels constitue le paysage urbain jusqu'à la mer, à l'exception du quartier allemand, étonnamment conservé intact à travers toutes les épreuves traversées par la ville.

La brasserie est bien sûr l'endroit le plus mythique, car les anciennes installations ont été conservées à côté d'une brasserie ultra-moderne. Tout le matériel avait été importé d'Allemagne, y compris à l'époque le houblon et le ferment. Les grandes cuves en laiton ont été maintenues et entretenues, le petit musée de l'usine Tsing-Tao montre également les étiquettes de bière allemandes et les souvenirs des premières équipes.

Au-dessus de la colline, la résidence du gouverneur, épaisse construction en granit avec d'énormes escaliers intérieurs en bois, a conservé  tous les meubles du mobilier impérial allemand, y compris un lit où dormait le président Mao lorsqu'il venait en vacances d'été. Bibliothèques, piano, canapés et jusqu'aux poêles en céramique viennent d'Allemagne. Une photo montre le gouverneur en uniforme d'amiral, avec toute sa famille mais aussi son régisseur chinois.

En contrebas, le quartier allemand est délimité par le  siège du gouvernorat, massif, l'église protestante, l'église catholique et des rues encore entièrement d'époque, à peine marquées par les publicités lumineuses en chinois. Après en avoir été chassés par l'armée japonaise en 1914, les Allemands sont revenus dans les années 1920 mais comme simple civils, et nombre d'industriels et de commerçants, racontait Arte, ont contribué à la prospérité de la ville. Celle-ci a ensuité été désignée "zone spéciale de développement économique et technologique" en 1984 et a connu un développement spectaculaire.

Sous la carte postale, Arte comme toujours nous montre aussi la réalité historique : derrière le progrès économique, la colonisation allemande à Qingdao est imposée militairement comme à Shangai par les autres pays occidentaux ; elle suscite des soulèvements, la révolte des Boxers (1899-1900), qui assiègent pendant 55 jours les ambassades occidentales à Pékin. Une force d'intervention de huit pays (Allemagne, Autriche, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie) est envoyée en Chine, intervient à Pékin, massacre les insurgés et occupe la Cité interdite. Le maréchal de Waldersee, escorté à cheval par des Lanciers du Bengale britanniques dans la Cité interdite, se fait prendre en photo sur le trône de l'impératrice...

Cet héritage marquera l'histoire de la Chine et condamnera l'Empire, incapable d'avoir pu résister. Il est important de se rappeler de cette blessure nationale encore vive dans la mémoire chinoise, au moment où la Chine est l'objet de toutes les critiques à propos du Tibet, pour comprendre la réaction de cohésion ou de repli nationaliste d'une population chinoise, même à l'étranger, qui ne soutient pas pour autant la politique du gouvernement actuel.

L'autre image forte, et le film commence dans le bunker où les militaires allemands ont résisté pendant deux mois au siège anglo-japonais, c'est que les Japonais, même alliés de circonstance des Britanniques, ont ainsi infligé une deuxième défaite symbolique aux Européens dans cette partie du monde, ébranlant leur édifice colonial apparemment si solide et qui ne survivra pas à la deuxième guerre mondiale : la première avait été la mise en déroute de la flotte russe en mai 1905 à Tsushima par l'amiral Togo. Un symbole qui eut alors un retentissement mondial.