On va fermer le paradis
Il pourrait s'appeler l'orto paradiso, le verger du paradis, comme le cinema paradiso, car il est promis au même destin : sur décision de la commune, ce verger toscan suspendu entre ciel et mer va être fermé fin août, pour laisser la place à un restaurant avec parking... On n'arrête pas le progrès !
Adam et Eve sont ici deux frères qui, contrairement aux précédents, travaillent toute la journée, toute l'année, pour que ce coin de terre du promontoire de Piombino reste un jardin ombragé, riche de fruits et de légumes. Ce verger est cultivé depuis 1924, et à 84 et 86 ans respectivement, les deux frères avaient du mal de toutes façons à poursuivre leur travail de jardiniers marins. "Pour me pencher, j'y arrive, mais c'est soulever des poids qui est plus dur", avoue le cadet.
Vigne, tomates, abricotiers, figuiers, pêchers, laitues, citrouilles, courgettes, concombres, ce verger produit - produisait - toute l'année ; pour l'instant, c'est la saisons des tomates, après la fin des abricots et avant le début des raisins, une dernière récolte qui risque d'être perdue.
L'eau coule en abondance dans le jardin d'Eden, c'est une source qui jaillit à flanc de colline. Les deux frères la recueillent dans un bassin, d'où elle part par de petits canaux pour irriguer les différents lopins, les différentes cultures en fonction de la saison et de l'ensoleillement, sous l'oeil intéressé des mouettes.
Pour ce tranquille quartier du bord de mer, face à l'île d'Elbe, c'est une habitude qui se perdra : venir tôt le matin faire ses courses avec les légumes cueillis la veille, juste à maturité, non calibrés et trop fragiles pour voyager, juste bons pour traverser la rue et être dégustés le jour même avec toute la saveur des fruits et des légumes gorgés de soleil.
Pour la pesée, une vieille balance romaine à poids coulissant - on n'est pas au gramme près, on pèse au kilo et on rajoute un fruit ou deux pour compléter. Pas de code-barre, de barquette ou de date de péremption, on peut du reste goûter sur place pour se faire une idée et bavarder un moment avec le jardinier qui ne demande que ça et sqit tout sur le quartier, forcément, depuis 80 ans !
Il reste heureusement suffisamment de vergers en Toscane pour continuer à trouver sur les marchés des légumes hors normes : ni ronds, ni standard, ni trop fermes, parfois mûrs au point d'éclater, avec surtout des tomates toutes différentes, du rouge au vert et de la plus grosse à la plus petite : on choisit en fonction de son besoin, si l'on veut des tomates à point pour faire en salade, des tomates plus fermes pour être farcies, des tomates plus mûres et juteuses pour le sugo... Le paradis survit quand même, par petites touches.