Le superbe film d’animation “Danse avec Béchir” avait ranimé en moi des souvenirs douloureux, et comme un malaise sur cette période terrible évoquée avec pudeur par le réalisateur israélien. Cette fois, un autre film israélien, “Lebanon” (une prochaine note), me fait réagir et revenir sur ces épreuves libanaises.
C’est en particulier la réplique d’un des membres de l’équipage du char qui dit : “mais c’est quoi, les Kataeb ?” (les phalangistes), reflétant bien la vision totalement abstraite de ces combattants enfermés dans leur carapace et ne sachant rien d’autre du pays qu’ils parcourent que la vision des épiscopes et de la lunette du tireur. Une vision de ruines, de rues désertes, de villes abandonnées…
Les réalisateurs israéliens ne sont pas en cause, ils traduisent fidèlement les sensations éprouvées par ces jeunes appelés envoyés dans un pays voisin dont ils ne savaient rien, car on ne leur apprend rien sur la région qui les entoure. Comme un autre dialogue de ce film israélien également superbe, “Beaufort”, où l’officier expliquait à ses hommes qu’ils n’étaient pas autorisés à sortir du fort et qu’ils devaient subir les bombardements et les tirs sans poursuivre leurs agresseurs et sans contacts avec la population, un peu comme s’ils étaient dans un sous-marin en immersion.
Le Liban, un simple terrain de manœuvres militaires ? C’est sans doute ce qu’ont dû ressentir nombre de militaires israéliens au Liban en 1982, surtout à Beyrouth où ils ont été plus que spectateurs, mais acteurs, d’un enchaînement de violences qui ont suivi l’assassinat de Béchir Gemayel et qui ont culminé avec l’assaut de Beyrouth-ouest, la prise des camps palestiniens et les massacres de Sabra et Chatila.
La vision transmise par ces films israéliens qui, j’insiste, sont de grande qualité et objectivité, n’est malheureusement pas équilibrée par des films de même niveau ou de même diffusion côté libanais, même s’il y en a eu plusieurs très intéressants. Quant aux films d’action américains ou français, ils utilisent Beyrouth comme un décor pour des histoires d’espionnage sans grand rapport avec la réalité, et sans rappeler la présence et le rôle important de contingents multinationaux.
Relisant mes notes et mes carnets de journaliste de l’époque, retrouvant mes photos, j’ai fait pour moi un travail de retour en arrière pour essayer de comprendre ce qui s’était vraiment passé. Sans forfanterie, en toute modestie, en admettant une bonne fois qu’un journaliste qui a le nez sur le terrain n’a qu’une vision parcellaire des choses, aucune compréhension globale, et que l’objectivité n’est pas accessible par un regard unique, mais par la confrontation de regards et de points de vue différents.
J’en ai tiré un récit, à l’opposé d’une analyse historique, pour raconter les faits au jour le jour (voir page ci-contre). Un témoignage de reconnaissance pour l’AFP, qui m’a permis de vivre ces moments terribles comme observateur privilégié. Un témoignage pour tous les journalistes, aussi, dont la présence est indispensable même et surtout lorsqu’ils sont critiqués : ils sont gênants parce qu’ils sont témoins, et risquent d’abord leur propre vie et leur santé morale. Leur reprocher de prendre des risques comme on l’entend parfois est d’une incommensurable bêtise.
Mon récit est enfin un hommage aux soldats français et à la Force multinationale deux fois déployés sur un théâtre de guerre, à travers les contradictions et les faiblesses d’une décision politique internationale incertaine, et qui ont apporté une contribution essentielle à la stabilisation d’un pays sortant de la guerre civile et de l’invasion israélienne.
Ils ont déminé le centre ville, préalable à sa réouverture et à la reconstruction qui a suivi ; ils ont, avec leurs camarades italiens, sécurisé les camps palestiniens au moment le plus critique pour les réfugiés ; ils ont enfin, et beaucoup le paieront de leur vie avec l’attentat du Drakkar, manifesté la vraie dimension de leur solidarité jusqu'au sacrifice de leur vie. Une solidarité encore active aujourd'hui à travers le monde, généreuse et toujours désintéressée.
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