Elu Homme de l’année par le Times britannique, le Tunisien Mohamed Bouazizi, qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid pour protester contre l’injustice du régime, a succombé à ses blessures quelques jours plus tard et ses obsèques le 4 janvier 2011 ont été un élément sinon le principal élément déclenchant de l’insurrection tunisienne, elle-même première éclosion de ce qu’on appelé ensuite le “printemps arabe”.
Au départ un fait divers banal, la confiscation par la police municipale de Sidi Bouzid de la charrette de fruits et légumes qui était le seul gagne-pain de ce chômeur diplômé de 26 ans, mais qui était dépourvu de patente. Dans la bagarre, le jeune homme aurait été humilié encore plus par une gifle que lui aurait donnée une femme policier. Cette humiliation est ressentie par des centaines de milliers de jeunes Tunisiens au chômage qui n’en peuvent plus d’être ignorés ou étouffés.
Dès le 17 décembre des manifestations éclatent dans la ville mais aussi dans plusieurs autres villes de Tunisie où les jeunes crient leur colère. Le président Ben Ali rend visite au jeune brûlé tout en dénonçant la récupération de son geste par des “éléments de l’étranger”, excuse que l’on va retrouver par la suite dans la bouche des autorités égyptiennes, libyennes et syriennes contre les manifestants. Il n’empêche, les obsèques de Bouazizi deviendront début janvier un événement d’importance nationale.
D’autres suicides par le feu vont suivre en Tunisie, notamment de nouveau à Sidi Bouzid en mars 2011, mais aussi à Gabès, puis également en Mauritanie, en Algérie et en Egypte. Ces sacrifices ont pour effet de faire basculer les foules de manifestants dans l’émotion d’abord, dans la violence ensuite lorsque les régimes se sentant menacés lanceront de vastes opérations de répression policière sans engager le moindre débat politique.
La foule arrivera à faire partir le président tunisien, avec un soutien au moins tacite de l’armée. Le même scénario va se répéter en Egypte, mais se heurtera à une résistance beaucoup plus forte et radicale en Libye, comme aujourd’hui en Syrie. On ne peut pas dire si c’est l’exemple de Mohamed Bouazizi qui animera les manifestants, mais la jeunesse va franchir le cap de la peur en ne se laissant plus intimider par les forces de l’ordre. On peut même dire que ce sont la torture et l’assassinat de jeunes et d’enfants par les autorités syriennes qui ont opéré cette bascule de l’opinion en Syrie cessant d’avoir peur des tirs et des arrestations.
Dernière caractéristique de ce geste isolé du jeune Tunisien, comme de celui de beaucoup d’autres jeunes des pays arabes descendant dans la rue pour affronter les régimes en place, il n’a été dicté par aucun parti, aucune organisation politique ou confessionnelle. Que des mouvements islamistes ou musulmans modérés se soient ensuite imposés dans certains pays, dans la rue ou par les urnes comme dernièrement au Maroc, est une autre dimension et ne peut être confondu avec ce suicide non de désespoir, mais de rupture.
(© Photos : Fethi Belaid AFP – Présidence tunisienne/AP – AFP – Afrik.com)
Commentaires