Quant le changement s’accélère, il est parfois plus utile de regarder vers le passé pour trouver des points de repères que d’essayer de distinguer l’avenir dans un présent trop mobile. L’année dernière, mobilisé par un travail de mémoire sur la guerre du Golfe, à l’occasion de son vingtième anniversaire, j’ai pu découvrir ou retrouver quelques clés qui m’ont permis de mieux comprendre, à travers l’histoire des frustrations accumulées dans le monde arabe, le déclenchement et les premiers succès du printemps arabe.
Ce blog n’a pas de prétentions de niveau historique ou géostratégique ; il est plus un poseur de questions qu’un donneur de réponses. Mais plus je relis le passé, plus les faits lointains me relient au présent et trouvent leur écho dans l’actualité. Et pour comprendre un présent insaisissable, parce que trop mouvant, rien de mieux que de relire les pages du passé, d’un passé pas si lointain, pour mieux voir l’avenir se dessiner sous nos yeux, moins flou que lorsqu’on se concentre sur l’instant présent. Le mouvement s’appréhende sur la durée, pas sur l’instantanéité, et les meilleurs journalistes sont ceux qui sont aussi un peu des historiens, de même que les meilleurs historiens sont ceux qui posent sur le passé un regard curieux de journaliste, sans esprit de système.
2011 appartient désormais au passé, et l’Histoire accomplie a pris possession de l’événementiel incertain. Les régimes autoritaires de Tunisie, Egypte, Libye ne reviendront plus, quels que soient les régimes issus des élections en cours. Le départ du président du Yémen confirme que ce mouvement est loin d’être achevé et il n’est pas besoin d’avoir une boule de cristal pour pressentir que d’autres changements d’ampleur vont survenir en Syrie – qui ne reviendra pas à son point de départ – sans doute en Algérie mais aussi à Cuba, trois régimes qui ont en commun l’appartenance à des idéologies peu ou prou marxistes et qui bénéficiaient d’un soutien actif de l’URSS, très inégalement poursuivi par la Russie.
Cuba est un bon exemple de cette étude des plaques tectoniques appliquée à l’histoire. 2012 y sera forcément l’année du changement. Après 53 années d’un régime monolithique, le système s’essouffle, faute d’avoir organisé la relève. Si le communisme stalinien a tué le marxisme, si l’effondrement de l’URSS a entraîné le communisme mondial dans sa chute, le communisme cubain a subi le double choc de la fin du communisme comme idéologie et de l’affaiblissement – l’affadissement – du soutien d’une Russie postsoviétique donnant la priorité à ses intérêts commerciaux.
Plus encore, le régime castriste dépourvu de fondement idéologique voit sa légitimité remise en cause par le propre mécanisme de succession où un dirigeant autoritaire qui a tenu le pays pendant cinquante ans finit par transmettre le pouvoir à son propre frère, qui n’est plus tout jeune non plus, ce qui ne correspond à aucun schéma connu dans les idées marxistes. Un peu comme la dynastie communiste instaurée en Corée du nord, où le troisième souverain de la lignée des Kim vient de s’installer au pouvoir.
Les points communs entre Cuba et la Corée vont plus loin : les deux pays et leurs deux peuples sont les victimes d’une guerre froide qui se poursuit à travers eux. La Corée reste divisée entre deux régimes antagonistes soutenus par des puissances rivales, Etats-Unis pour le sud et Chine pour le nord, qui a remplacé l’URSS. Cuba a été enfermée par la crise des missiles de 1962 dans un étau dramatique pour la population, qui souffre d’un demi-siècle d’embargo économique, contre toute logique aujourd’hui. La responsabilité en est partagée entre ceux qui l’appliquent et ceux qui le subissent en maintenant l’isolement politique, alors que la population serait à l’évidence prête à cette ouverture qu’elle attend depuis trop longtemps.
Ce laboratoire du communisme internationaliste qu’était Cuba, j’ai eu l’occasion de le visiter deux fois, à l’été 1968 et début 1971, alors que le rigide soviétisme brejnévien recouvrait d’un manteau de glace le communisme tropical de la « Tricontinental », sacrifiant Che Guevara et les idées romantiques qui avaient été la force de la révolution. Dix ans après la révolution de 1959 contre le dictateur Fulgencio Batista, le castrisme connaissait ainsi sa première mort, comme idéologie spontanéiste et tiers-mondiste, sacrifié sur l’autel de la guerre froide.
Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle de régime autoritaire n’a pas suffi à enraciner un communisme nordique dans une population restée profondément libertaire et dont la jeunesse, comme partout ailleurs et notamment en Algérie, n’a plus ses références dans les vieilles lunes marxistes. L’impérialisme américain n’est plus l’épouvantail obligé, les Etats-Unis sont dirigés par un démocrate noir, la Russie néo-capitaliste n’est plus une puissance mondiale ni surtout « progressiste », et n’a plus guère à exporter à Cuba que ses usines Kalachnikov…
La lutte entre castristes et anticastristes n’intéresse plus que les vieilles générations (ceux qui se faisaient traiter de « gusanos » – vers de terre – par les « révolutionnaires ») et Cuba est riche aujourd’hui comme hier de sa jeunesse, de son patriotisme, de son identité forte. L’âme cubaine se situe sans doute entre La Havane et Miami, avec un fort potentiel de reconstruction et de retour des exilés impatients d’investir. Le changement est évident, il se rapproche de jour en jour, rien ne dit qu’il sera forcément violent, et c’est tout le mal qu’il faut souhaiter à Cuba !
Ce blog étant intemporel, il m’arrivera d’alterner des considérations d’actualité avec des « chroniques cubaines », ou syriennes, voire algériennes. Aucune importance. Le temps s’occupera de remettre tout ça en ordre, si tant est qu’il y ait un ordre dans le changement…
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