Suite de mes « chroniques cubaines », au moment où on commence à nouveau à parler « d’ouverture » du régime cubain, voici une évocation lointaine mais intemporelle de ce qui a peut-être le plus caractérisé ce régime, la pratique oratoire de son dirigeant suprême, le Líder máximo Fidel Castro.
Avant de militer contre le régime de Batista et faire la révolution, Castro avait envisagé de devenir avocat et passé son doctorat de droit. Lorsqu’il a été arrêté après l’attaque improvisée et calamiteuse de la caserne de la Moncada à Santiago, le 26 juillet 1953, il a voulu assurer lui-même sa plaidoirie, devenue ensuite un best-seller obligé du castrisme, « la Historia me absolverá – l’Histoire m’acquittera ».
C’est ce qu’il avait conclu en défiant les juges qui le condamnaient à quinze ans de prison pour menées subversives et insurrectionnelles, attaque à main armée, etc. Il en fera deux avant de bénéficier d’une amnistie et s’exiler au Mexique, puis de revenir à Cuba en 1956 sur le bateau "Granma" pour renverser Batista en deux ans de guérilla à partir de la Sierra Maestra.
En cinquante ans d’un pouvoir sans faille et sans débat, ou du moins ce qu’on appelle un débat démocratique, le chef révolutionnaire a gardé une préoccupation constante, celle de se justifier en permanence aux yeux de son peuple, mais aussi de l’opinion internationale et du « monde progressiste », et plus encore de l’Histoire à laquelle il n’a eu de cesse de se mesurer ; il a été jusqu’à rédiger, après avoir cédé les rênes du pouvoir à son frère Raul, ses mémoires dont un premier volume de 896 pages a déjà été publié et traduit en plusieurs langues : encore une belle illustration de ce besoin d’autojustification.
Castro n’a certes pas été le seul à découvrir l’impact de la télévision sur l’opinion (les régimes totalitaires des années 1930 avaient été les grands innovateurs) mais il en a fait un usage d’autant plus immodéré qu’il contrôlait l’ensemble des réseaux cubains de radio et télévision. L’arme ultime de sa pédagogie auto-justificatrice a été et restera pour l’Histoire, justement, son organisation de « plaidoiries pour les masses » sous la forme de discours-fleuve de plusieurs heures devant des milliers de spectateurs forcément volontaires.
J’ai eu le privilège d’assister à une de ces grand-messes, le discours prononcé à l’occasion de l’anniversaire de l’assaut à la Moncada du 26 juillet, devenu la fête nationale, en 1968 à Santa Clara. Une sorte de Woodstock communiste, sans orchestre et avec un artiste unique se produisant pour un one man show de quatre heures sous le soleil des Tropiques.
Cortège d’autobus à air conditionné pour le corps diplomatiques et la haute administration, cars plus rustiques pour la foule des militants, camions pour les autres, une foule immense s’était mise en place pour ce qui était appelé de façon générique « el acto », l’événement. Militaires et civils, militants et miliciens, étudiants des organisations communistes et jeunes “pionniers”, paysans et “macheteros” brandissant leur machette pour la canne à sucre, c’était une foule à la fois sage et vibrante, résignée et enthousiaste, reflétant toutes les contradictions d’une société contrôlée par un parti unique, où la participation à une telle manifestation était à la fois un privilège et une redoutable contrainte.
A part la tribune et les sièges des dirigeants – gouvernement et administration assis à gauche du pupitre, corps diplomatique et journalistes accrédités à droite – la foule était massée debout sur un terrain immense, tant bien que mal abritée sous des chapeaux de paille et des ombrelles.
Le Líder máximo était finalement arrivé, un silence religieux s’était fait après les acclamations de bienvenue et les slogans révolutionnaires bien rodés, et la messe avait commencé : une performance de quatre heures sous un soleil de juillet de plus en plus écrasant, autant pour le prédicateur que pour les fidèles…
Il faut reconnaître que Fidel a été un tribun extraordinaire, jouant de sa voix tour à tour rauque et profonde - mais il n'avait pas la voix musicale du Che - et s’efforçant de vulgariser les thèmes les plus rébarbatifs sur les progrès de l’agriculture intensive, le développement d’une économie autarcique, la lutte du régime contre les tire-au-flanc et autres ennemis de la révolution, la résistance héroïque du peuple cubain et du peuple vietnamien face à « l’impérialisme yankee »…
Un discours mêlant propos technique et déclarations populistes, prenant la foule à partie, suscitant des réactions d’enthousiasme spontanées mais bien encadrées, ou de colère contre l’ennemi désigné, destinées à maintenir l’attention et, très visiblement, à empêcher la foule de sombrer dans la torpeur d’une journée de juillet…
“L’Histoire m’acquittera” reste la grande question que se pose encore le chef de la révolution cubaine, un demi-siècle après sa révolution. Dans une interview donnée au début des années 2000 à un média d’opposition cubaine installé à Porto-Rico, sa fille naturelle Alina, auteur d’un étonnant ouvrage intitulé “Fidel, mon père – Confessions de la fille rebelle de Castro”, répond d’une formule lapidaire à la question “quelle place lui donnera l’histoire ?” : “c’est effectivement l’Histoire qui le jugera… Cuba, 45 ans après, est dans la misère la plus noire…” Jugement qui n'a aucune prétention à l'objectivité, de la part d'une fille illégitime et délaissée qui a finalemernt choisi l'exil. Mais il se passera sans doute encore un demi-siècle avant que les Historiens fassent la part de ce qui, dans cette misère objective, était dû à une économie communiste aburdement centralisée et ce qui était directement imputable à l'embargo économique imposé par les Etats-Unis : un débat passionné que j'entends depuis des décennies...