La disparition d’un quotidien comme La Tribune, dont le dernier exemplaire papier est publié lundi matin, ne doit laisser personne indifférent. D’autant que tout le monde porte sa part de responsabilité, entre annonceurs, lecteurs, diffuseurs. La France est malade de sa presse, et c’est grave.
L’arrêt de La Tribune-papier intervient quelques semaines à peine après celui de France-Soir, qui a été un pilier de la presse française d’après la deuxième guerre mondiale. La Tribune était un quotidien plus jeune, moins installé, mais il avait trouvé sa place à côté des Echos, comme deuxième quotidien économique au style différent et plus agressif, contribuant sans doute à l’évolution d’autres journaux comme Le Figaro qui a développé ses “pages saumon”, le cahier économique du quotidien généraliste.
En août dernier déjà, la direction avait suspendu pendant un mois entier la publication papier du quotidien, ne conservant que la version “on line”, sur Internet. C’était déjà un signal d’alarme sérieux, même si la direction expliquait qu’à la reprise de septembre, les ventes en kiosque se situaient exactement au niveau du dernier jour de juillet donc qu’il n’y avait pas eu de perte de lectorat du fait de cette interruption. Vendredi, le quotidien annonçait en pleine page: “La Tribune – Le journal s’arrête, Latribune.fr continue”. Il faudra voir lundi la concrétisation des décisions de reprise pour juger de la crédibilité de cette affirmation mais pour un certain nombre de journalistes, l’aventure s’arrête là.
Je laisse aux professionnels le soin de faire le tri entre les causes de cette disparition annoncée. Le Nouvel Obs résume très bien l’ambiance et les divisions au sein même du journal. Selon ses préférences politiques, on mettra en cause les syndicats au niveau de l’impression et de la diffusion, la structure de la diffusion en kiosque en France, ou au contraire la situation particulière de la presse française dont certains titres appartiennent à de grands groupes industriels qui les soutiennent financièrement ce qui fausse toute concurrence, dans un contexte de réduction drastique des budgets publicitaires. En fait tous ces facteurs se cumulent, et l’élimination des plus faibles se fait de façon accélérée, avec une concentration des titres qui tourne le dos à la liberté d’opinion et à la diversité des sources d’information.
Un mot sur les annonceurs, les sociétés qui ont l’habitude de placer des insertions publicitaires et qui le font de moins en moins : la crise est passée par là, avec le critère absurde que les dépenses de communication sont “non productives” et qu’elles peuvent être indéfiniment réduites. On en voit les effets, ce sont les journaux papier qui en font les frais et ce n’est pas rattrapable “après” la crise, car les titres qui disparaissent ne referont pas surface.
Un mot aussi sur le Net, qui est la grande évolution mais aussi la grande dérive : si les annonceurs passent du “print”, le papier, aux publicités “on line”, c’est parce que sur le web on bénéficie d’une réactivité immédiate et qu’on multiplie l’impact par l’effet des liens. Mais cette évolution est encouragée par les journaux eux-mêmes, qui poussent leur journalistes à faire un double travail en préparant des articles pour l’édition papier et d’autres plus immédiats pour l’édition en ligne, avec le risque croissant de voir le lectorat accéder directement à l’information disponible sur le Net alors même que le "business model" n’est pas clairement établi pour ces publications électroniques.
Un mot enfin sur les gratuits, qui apparaissent au premier degré comme de bons vulgarisateurs pour des lecteurs ne pouvant se payer de quotidien mais qui finalement ont un effet négatif, alors que par exemple La Tribune misait beaucoup sur le lectorat des nouvelles générations. Plusieurs étudiants en écoles de commerce m’ont dit qu’ils trouvaient plus simple de prendre leur gratuit dans le Métro que d’aller s’acheter un journal plus cher… sans avoir aucun esprit critique sur la qualité du contenu !
Cette approche des jeunes me permet de souligner la responsabilité collective des lecteurs français, parmi les plus paresseux en Europe. Les Français, qui se targuent d’être de grands intellectuels curieux du monde, sont les plus mauvais lecteurs d’Europe en tirage global des journaux, et le plus gros tirage national reste la presse sportive. Résultat, la variété des titres reflète exactement cette évolution, avec une réduction inquiétante de nombre des titres de la presse écrite au niveau national et un partage des zones en région qui fait qu’il y a assez peu d’endroits où on trouve des titres concurrents de la Presse quotidienne régionale.
De ce point de vue, la disparition de La Tribune ne fait qu’en annoncer d’autres, inéluctables. C’est dramatique pour la presse, pour le rayonnement des idées française, et pour la démocratie tout court. Lundi sera un jour triste.
"Tout le monde porte sa part de responsabilité, entre annonceurs, lecteurs, diffuseurs..." dites-vous.
Il me semble que vous oubliez celle des journalistes eux-mêmes, des rédacteurs. Si la presse française se porte mal, peut-être est-ce aussi à cause de sa qualité ? Il est facile d'accuser le lecteur paresseux ou l'étudiant désargenté, préférant le gratuit distribué chaque matin devant sa station de métro ou de bus, mais, l'homme de presse que vous avez été ne peut ignorer la responsablité de ceux qui fabriquent les journaux.
Je suis tout à fait d'accord avec vous pour dire qu'il est mauvais pour un pays et sa démocratie que sa presse se porte si mal, mais il faut aussi savoir balayer devant sa porte.
Rédigé par : Erik | 31 janvier 2012 à 19:24
Bonjour Erik, merci de ton commentaire. Ce n'est pas la qualité rédactionnelle de La Tribune qui a fait chuter le journal - on pourrait en discuter pour d'autres titres, je suis d'accord, mais pas ici. En revanche tu mets le doigt dessus quand tu parles de ceux qui "fabriquent" le journal : les syndicats du Livre, de l'impression et de la distribution ont depuis des années coupé les branches sur lesquelles ils étaient installés. Un sacré gâchis, qui n'a profité à personne !
Rédigé par : Pierre | 01 février 2012 à 00:08