Comment mieux commencer des « chroniques cubaines » que par une promenade intemporelle et apolitique, la visite faite à un artiste cubain dont la sensibilité artistique reflétait un patriotisme militant mais au-delà de toute contingence politique ? Pour mieux comprendre Cuba et son évolution actuelle, il faut mesurer la profondeur des racines d’une fierté nationale et d’une identité caraïbe très authentique et originale.
C’est en traversant en voiture la vieille Havane, il y a quarante ans, que j’avais découvert un jardin extraordinaire, petit parc coloré en pleine ville avec des fleurs et des statues. Cherchant des sujets à photographier, je m’étais renseigné et avais appris que c’était la maison du peintre et sculpteur Emilio Rivera Merlin, de renommée internationale.
Un autre artiste cubain, Sandu Darié, d’origine roumaine, avait accepté de m’y accompagner car il connaissait Merlin. Surpris dans son jardin avec un balai ou un râteau, je ne sais plus mais il y travaillait, celui qui n’était pas un jardinier mais le peintre lui-même nous avait reçus avec une immense simplicité, installant des chaises autour d’une table ronde en pierre pour partager du thé, ou une limonade, ou une de ces choses si rares dans un pays où on manquait de tout – bien sûr, c’est certainement différent aujourd’hui…
Déjà octogénaire (il était né en 1890), parlant un Cubain sans consonnes et sans dents, Emilio Merlin avait les yeux pétillants de malice à l’idée qu’on venait le photographier au milieu de ses œuvres, même si j’étais peu crédible comme photographe de vingt ans. Il s’était prêté au jeu et nous avait promenés dans ce jardinet devenu un parc immense, où le vent dans les feuilles de bananiers et de palmiers faisait un jeu de lumières mouvantes animant les statues de pierre.
Malgré la traduction de Sandu, intervenant lorsque je ne comprenais pas, je ne peux évidemment me souvenir du détail de notre conversation. J’ai quand même retenu qu’il avait étudié en Espagne et en Italie avant de gagner le Mexique, où il avait acquis une certaine notoriété, avant de revenir s’enraciner à Cuba, le pays de ses paysages et de ses souvenirs.
Ses sculptures présentaient des héros positifs, des militants de la démocratie comme Abraham Lincoln ou comme José Marti, le père de l’indépendance cubaine. Mais aussi des têtes d'aventuriers, des corps afro-cubains, des formes rondes et généreuses, la même luxuriance tropicale qu’on voyait dans ses tableaux. Dans son bureau, derrière la machine à écrire, un buste de Che Guevara et un drapeau cubain. Sur la façade, Camilo Cienfuegos. De Marti à Cienfuegos, ce n'étaient pas des références limitées comme partout ailleurs à la « révolution », mais bien à l’indépendance nationale.
Il me montra les dernières toiles sur lesquelles il travaillait. Avec l’âge, son horizon s’était restreint à son jardin dont il avait élargi les limites, le peignant comme une forêt vierge avec sa table en pierre au milieu, ou le puits également en pierre – son univers. Une surface restreinte mais un espace immense...
Ensuite je suis parti, j’ai envoyé des photos sans même savoir si elles lui étaient jamais parvenues. Puis j’ai su qu’il était mort en 1977, laissant une œuvre abondante aujourd’hui répartie entre La Havane, Camaguey, Miami et un certain nombre de collections privées aux Etats-Unis et en Europe. A l’image de cette âme cubaine jamais enfermée, d’une fierté nationale sans frontières mais étendue partout où les Cubains sont présents.
J’ai butiné sur la toile, retrouvant de trop rares reproductions de ses œuvres solaires. Au-dessus, de gauche à droite, une "vue de la Havane et des Moulins depuis Regla" (1930), "Paseo de la Reforma à Mexico" (1925) et "la plage de Bacuranao" (1950). J’ai la certitude en tous cas que son rayonnement se poursuit et que sa vision d’une île luxuriante et pacifique reste un excellent dénominateur commun, un joli reflet de l’âme cubaine.
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