La semaine dernière, j’ai vu la Garonne saisie, immobilisée par la glace : il gelait à Toulouse. Ce samedi à Bordeaux, le soleil avait fait basculer le thermomètre du bon côté, la Garonne coulait, majestueuse et tranquille, et deux voiliers se préparaient à appareiller en face de la place de la Bourse.
Le Bel Espoir et le Sinbad, deux vieux gréements, n’avaient rien d’insolite dans ce décor si bien restauré, sans une faute de goût, où toute l’opulence passée et pas toujours innocente de la grande métropole aquitaine se retrouvait intacte – il n’y a pas si longtemps, les bords de la Garonne à Bordeaux étaient plutôt sinistres et délaissés, avant qu’un maire énergique ne transforme la ville en un gigantesque chantier de restauration.
De la place des Quinconces au Pont de pierre, la promenade est unique. Quai très large, aménagé avec des couloirs réservés pour les piétons, les cyclistes, les voitures, le fabuleux tram, il n’y manque qu’un couloir pour les promeneurs qui s’arrêtent et veulent éviter les coureurs à pied… mais avec un sourire, il y a de la place pour tout le monde.
Les édifices, palais, fontaines sont en parfaite harmonie avec le cadre naturel, discrètement alignés entre l’eau et le ciel. Autrefois noircies par le temps et la pollution – on en voit encore quelques-unes dans le vieux centre ville, les façades reflètent aujourd’hui la lumière du soleil.
Observer l’appareillage du trois mats le Bel Espoir donne une note supplémentaire de nostalgie à ce paysage de carte postale qu’aucun immeuble moderne ne vient troubler. Les matelots s’affairent, on sent qu’ils se dépêchent et on finit par comprendre : il faut profiter de la marée descendante.
Car c’est un spectacle unique et déconcertant pour qui ne le sait pas, à un certain moment la Garonne s’arrête de couler, puis a l’air de remonter son cours vers l’amont, comme si elle changeait d’avis. Comme la Tamise à Londres. En fait c’est la marée montante, souvent précédée d’une vague qui remonte le fleuve et qu’il vaut mieux éviter.
Bordeaux est bien sur la mer, et si le port maritime est plus en aval, le centre ville avec ses quais et ses entrepôts anciens a gardé tout son caractère de façade maritime. La Garonne et la mer, c'est un indissociable ballet qui ryhtme la vie des Bordelais, l’une qui descend et l’autre qui la repousse, avec le niveau du fleuve qui remonte, seul témoin d’un affrontement des eaux qui se passe sous la surface.
Pour mieux encore apprécier l’harmonie de cette façade de Bordeaux, il suffit de traverser le Pont de pierre et de s’installer au Café du port pour déguster à la fois la vue et les plaisirs de la table. Vue de loin, l’agitation du quartier Saint-Michel et de ses marchés en plein air, aujourd’hui repoussés vers la rive, et le petit embouteillage de l’entrée du pont ne sont qu’une idée abstraite. Domine ici la douceur de la Garonne et de son paysage…
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