On peut rester adolescent toute sa vie. Fidel Castro, jeune révolutionnaire romantique à l’assaut d’une dictature sanglante, n’a jamais renoncé au treillis et à la barbe du maquis, même si le romantisme l’a cédé au cynisme et une autre dictature a succédé à la révolution. Sa fille secrète Alina, adolescente en rébellion contre un père qui n’a pas su l’aimer, gardera pour toujours son attitude libertaire et son impertinence.
Elle n’avait pas seize ans quand je l’ai rencontrée. J’en avais vingt moi-même, un vieil adolescent. On m’avait dit qui elle était, même si elle ne portait pas le même nom, mais qu’elle et sa mère aimaient la France et parlaient le français. A l’époque elle savait bien sûr qui elle était, mais elle avait déclaré à son père, raconte-t-elle dans ses mémoires, qu’elle n’avait pas l’intention de porter un nom différent de celui qu’elle portait, Fernandez, et qui avait été celui du père qui l’avait entourée enfant, avant de partir avec sa demi-sœur.
On s’est vus deux ou trois fois seulement, en ne parlant de rien sauf d’autre chose, ce qui n’était pas difficile car elle voulait tout savoir : de la France où elle avait vécu, du reste du monde, de ce que faisaient les jeunes ailleurs…
On s’est promenés dans la vieille Havane, elle m’a montré les coins qu’elle aimait. La corniche du Malecon, son endroit préféré, à cause du vent du large. La glace de chez Coppelia, même s’il fallait faire la file. Elle était à la fois fière de me faire découvrir sa ville, son royaume, et ravie de jouer à la touriste en parlant français. Une vraie complicité, un même goût pour la liberté.
Je ne l’ai plus revue, faute de retourner à Cuba, mais je lui ai écrit, lui envoyant un livre de photos de Paris. Elle m’a répondu, me racontant drôlement qu’elle avait arrêté ses cours de ballet aquatique, "et maintenant je me laisse grossir, ce qui est un sport très tranquille"...
Il lui a fallu trente-six ans de galère pour arriver à partir, en 1993. Un choix difficile, comme pour tous les Cubains résignés à l’exil – l’exil n’est jamais un choix heureux, car c’est une coupure avec soi-même, son environnement, son paysage. Le risque de perdre sa fille, qu’elle arrivera à faire sortir et à emmener aux Etat-Unis (à gauche, Alina et sa fille Mumin ; au-dessous, Alina et sa mère, Naty).
J’ai imaginé ce qu’elle avait pu ressentir en partant, car j’avais pris aussi un vol pour Madrid : la fouille à l’aéroport José Marti, avec les
douaniers retournant les valises des Cubains et confisquant tout ce qui leur plaisait. Le silence humilié des passagers anxieux, baissant le regard en comptant les minutes. L’embarquement toujours silencieux, le décollage plein de larmes.
Et puis l’annonce du pilote : « nous avons quitté l’espace aérien cubain », et la brusque explosion de joie et de larmes, cette fois de bonheur. Les hôtesses venant réconforter les plus âgés, les jeunes qui demandaient du champagne, toute la frustration accumulée pendant des années, surtout après le dépôt de la demande de visa, s’ajoutant à l’angoisse du saut dans l’inconnu…
Sauf qu’Alina est partie déguisée en touriste espagnole, parfumée et triomphante sous une perruque blonde, car jamais elle n’aurait pu obtenir de visa de sortie. Elle raconte drôlement son évasion, et toutes ses années d’enfance mystérieuse et d’adolescence douloureuse, dans un livre écrit dans un style totalement libre, avec la crudité d’un regard sincère et sans arrière-pensées politiques. Fidel, avant d’être un régime, c’était un père lointain et compliqué, dont elle n’a appris l’existence – ou plutôt le lien de paternité qu’à l’âge de dix ans, car personne ne le lui avait dit, sa mère aimant autant sa fille que le père de sa fille, qui n’avait pas été son mari.
On n’est pas dans le fait divers des revues « people », mais plus souvent, en lisant cette longue confession, dans une sorte de tragédie grecque, où la fille toute jeune porte les responsabilités de son père lorsque les voisins du quartier viennent la surcharger de pétitions pour faire libérer tel parent, tel ami, et qu’elle va ingénument lui demander d’ouvrir les prisons et de rétablir la démocratie.
Bien sûr, son départ et sa lutte personnelle ont été utilisés par le camp des anticastristes, d’autant qu’elle a vécu ensuite entre l’Espagne et Miami, capitale des anticastristes – en fait, refuge aussi de tous les émigrés et première ville hispanique des Etats-Unis. Pour autant, elle peut être aussi féroce qu’elle se l’autorise, son discours ne peut pas être réduit à un pamphlet politique.
Dans une de ses nombreuses interviews données après la publication de son livre en 1998, on lui demande ce qu’elle éprouvera quand Miami fêtera la mort de Castro : “Cela ne me plaira pas. Mais s’il y une chose que j’ai atteint dans ma vie, c’est un fantastique degré de tolérance pour que les autres puissent librement s’exprimer”.
A la question, Fidel est-il un révolutionnaire ou un dictateur, Alina répond: “les deux : il a été un révolutionnaire puis est devenu un dictateur. Il y a des choses qu’on ne peut nier à son sujet ; lorsqu’il a lancé sa révolution, il a été un voix qui a beaucoup porté en Amérique latine. Il a promu un rêve, le rêve universel de la justice sociale, il a été un leader des pays non-alignés. Mais il s’est entiché du pouvoir, au point de faire oublier tout ce qu’il avait pu offrir ou promettre”.
Pour elle, le castrisme c’est déjà le passé. Contrairement à beaucoup d’opposants politiques, elle ne parle pas de vengeance, mais de réconciliation entre les Cubains “de l’intérieur” et de “l’exil” : “nous sommes trois millions de Cubains hors de Cuba qui sommes prêts à aider”, et comme beaucoup d’autres, elle se sent prête à retourner à Cuba “dans la mesure où je pourrais être utile à mon pays”.
En attendant, elle s’occupe de voir que l’histoire soit écrite correctement, et a demandé que l’acteur espagnol Antonio Banderas joue le rôle de son père, Fidel Castro, dans le film qui va être adapté de son autobiographie. Un film qu’elle va surveiller de près, et qui ne sera certainement pas un discours politique mais bien davantage un témoignage émouvant pour tous les Cubains, sur les premières années de la révolution. Avec sans doute plus de sentiment que les propres mémoires du Lider Maximo, dont le premier tome semble être le récit surtout technique et militaire de la conquête du pouvoir… mais je dois encore le lire !
Alina Fernandez, Memorias de la hija rebelde de Fidel, Plaza & Janes
Alina Fernandez, Fidel mon père – Confessions de la fille rebelle de Castro, Plon.