Encore une petite page de nostalgie sur un pays isolé hors du temps, où les souvenirs restent intemporels avant que se lève le vent nouveau d’une ouverture trop longtemps attendue. C’est aujourd’hui la page de la danse dans mes cartes postales de Cuba.
Les pays communistes ont souvent été les meilleurs conservateurs des arts classiques, pour une double raison. D’abord, l’absence de liberté d’expression canalise les énergies créatrices vers les arts classiques ; ensuite, au-delà du tremplin social que représentent les métiers artistiques, la participation des plus talentueux aux orchestres et ballets nationaux ouvre la perspective de voyages à l’étranger, voire des occasions de « choisir la liberté ».
Ce qui n’est plus qu’un mauvais et déjà lointain souvenir en Russie et dans les pays de l’est, où l’on peut désormais voyager librement, est encore d’une cruelle actualité à Cuba où le visa reste obligatoire pour quitter l’île et est régulièrement refusé aux intellectuels d’opposition.
Mais Cuba a quelque chose de plus qui la prédispose aux arts, une hyper-sensibilité naturelle, un climat sensuel propice aux émotions, un métissage des cultures, des rythmes et des langages du corps. Ce serait donner dans le cliché que de dire que le Cubain naît avec la rumba comme le Brésilien avec la samba… Laissons donc le cliché mais gardons l’image que les jeunes, ici encore plus qu’ailleurs, présentent une aptitude étonnante à l’harmonie du corps.
Ma découverte de la danse à Cuba a été double puisque j’ai eu la chance de voir aussi bien la prêtresse du culte, la grande Alicia Alonso, que le temple qui lui est dédié, l’école de danse.
Alicia Alonso, partiellement aveugle depuis très jeune, dansait sur une scène balisée de petites lumières en couleurs pour lui permettre de se repérer. Elle se produisait devant un public qui hurlait des “bruja” (sorcière !), “encantadora” (enchanteresse) déchaînés à l’issue de son spectacle, dans le cadre du Ballet national cubain qu’elle avait créé.
Voir Alicia dans son temple à La Havane, c’était aussi fort que de voir Herbert von Karajan dans son Orchestre Philarmonique de Berlin – même un béotien ignare y entrevoit le paradis, pris par la ferveur du lieu et des croyants. (à droite, photo Hamburg Ballet).
Ce sont de tels personnages qui créent les vocations les plus fortes et les plus précoces. Et ce sont des dizaines de petites Alicia que j’ai vues, travailleuses et souriantes, en train de suivre les cours intensifs de l’Ecole de ballet de La Havane. Un édifice aéré et lumineux, tout en arrondis et en courbes.
Une architecture parfaite pour la danse, atténuant la force du soleil mais laissant toute la luminosité nécessaire, avec ce peu d’ombre nécessaire au travail physique dans un environnement tropical sans air conditionné…
Ambiance grave et sérieuse pendant les cours, souriante et apaisée pendant les coupures, peut-être n’y a-t-il aucune différence avec les écoles de danse des autres pays du monde. Et sans doute est-ce ainsi, l’art transcende les barrières idéologiques.
J’ai donc vu une école éternelle, qui devait exister avant la révolution et dans d’autres locaux, et qui continuera « après la révolution » avec le même enthousiasme, la seule nuance étant peut-être que la révolution a donné plus de chances d’accès aux jeunes les plus défavorisés, notamment les enfants des paysans et des Cubains métissés. Mais leurs rêves d’enfants sont les mêmes que ceux de tous les petits rats du monde, devenir danseuse étoile et porter la fierté du pays…
Commentaires