Ma première visite à Cuba, à l’été 1968, a coïncidé avec le processus de béatification de Che Guevara, élevé au panthéon du marxisme-léninisme version castriste. En mai 1968, Che occupait déjà la Sorbonne, aux côtés de Marx et de Mao Tsé-tong. Il incarnait alors un romantisme révolutionnaire contemporain, image idéalisée d’un militant du peuple donnant sa vie pour des Indiens boliviens écrasés par la dictature des latifundistes soutenus pas l’impérialisme américain…
Du jeune médecin argentin rejoignant au Mexique les démocrates cubains qui préparaient la libération de leur île soumise à la dictature de Fulgencio Batista, je ne savais rien de plus, sinon en effet qu’il avait trouvé la mort dans les maquis boliviens, à Camiri en octobre 1967.
Qu’il ait basculé très tôt de la médecine à la lutte armée dans la Sierra Maestra, puis qu’il ait participé à l’impitoyable épuration après le triomphe de la révolution en janvier 1959, et qu’il soit devenu ensuite un stalinien sectaire imposant des réformes arbitraires et absurdes comme ministre improvisé de l’économie, je ne savais rien de tout cela. Pas plus que n’en savent aujourd’hui les jeunes qui portent des T-shirts à son effigie. (à gauche, Fidel, Che et Camilo Cienfuegos sur un poster, et à droite Camilo sur un foulard de "pionnier")
En plein mai 1969, au nom du mythe du Che héroïque et généreux, des camarades de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) m’avaient fourni leur littérature castriste sur la « Tricontinentale », organisation qui voulait regrouper les pays marxistes et progressistes d’Afrique, Asie et Amérique de façon autonome de l’URSS, mais prolongement quand même très engagé du mouvement des non-alignés. Mes camarades voulaient que je les accompagne à Cuba pour des vacances militantes de travail volontaire…
En fait, je suis arrivé à Cuba en juillet, moins de deux mois après la fin de la « révolution parisienne », à l’invitation de mon père, diplomate en poste à Cuba et sans doute soucieux de me faire comparer le romantisme idéologique avec la dure réalité d’un régime autoritaire et sans nuances.
Dès l’arrivée à l’aéroport José Marti de La Havane, j’avais été frappé de voir le portrait du martyre récemment disparu encadré par deux soldats en armes. Ce n’était que le début d’un culte très officiel, dans un processus de réécriture de toute la saga du Che. Partout des affiches, des portraits géants posés dans le paysage, des effigies en pied de trois mètres de haut…
Beaucoup de choses ont été écrites ou récrites après sa mort. De son journal de marche en Bolivie, retrouvé et publié à titre posthume, jusqu’aux cahiers de l’étudiant motard (Diarios del Che en motocicleta) parcourant les Andes sur sa moto « Poderosa », et pour finir une biographie écrite par Fidel Castro lui-même, tout a été fait pour donner du Che une image à la fois très humaine et très idéale, en fait celle d’une icône sulpicienne.
Juste après sa mort, au-delà de la thèse officielle qui était que l’armée bolivienne l’avait rejoint avec le soutien de la CIA et des forces spéciales américaines, ce qui n’est pas faux, ont circulé des versions selon lesquelles il avait été sacrifié par l’URSS brejnévienne comme révolutionnaire incontrôlable, et même qu’il avait été abandonné par Fidel Castro précisément sur injonction des Russes, avec la présence d’une mystérieuse Tania aux côtés du Che dans le maquis qui aurait contribué à sa neutralisation. Beaucoup de roman, mais l’indication aussi d’un malaise – et la fin du Che a correspondu avec la fin d’un certain communisme mondialiste, comme une seconde victoire de Staline sur Trostky… (ci-contre, de gauche à droite : Lénine, Camilo Cienfuegos, Fidel Castro, Che Guevara, José Marti)
Il faudra sans doute du temps avant que l’ouverture des archives, notamment de l’ex-URSS, permette aux historiens de trancher et de donner une explication définitive. Toujours est-il que le régime castriste vas se mobiliser très vite autour de la mémoire du Che, resté populaire dans le pays et bien au-delà. Porte-drapeau d’un rayonnement internationaliste auquel Cuba aura un temps aspiré, avec des liens tissés avec les régimes anti-impérialistes comme le Congo de Patrice Lumumba (tué en 1961) et de Kabila.
Sur cette affiche, c’est Fidel qui serra la main du dirigeant conglais (Kabila ?), mais c’est le Che qui avait été envoyé au Congo en 1965 pour prêter main-forte aux maquis. Ce sera un premier échec, qu’il reconnaîtra lui-même. La suite c’est une série de voyages, évitant apparemment Cuba pour rejoindre l’Amérique latine et tenter d’ouvrir un front, “un autre Vietnam”, en Bolivie. Ce sera une nouvelle marche à l’échec, un combat désabusé comme le révèlent ses mémoires, non pas résigné mais sans illusion.
Peut-on imaginer seulement un Che qui aurait survécu, aujourd’hui vieilli, à la barbe grise et sans doute à moitié chauve, et sans doute aussi arrondi que Raul Castro, le président qui a recueilli la succession « temporaire » de son frère ? Comme Gérard Philippe et James Dean, Ernesto Guevara a eu la chance de partir jeune dans la légende, le béret éternellement vissé sur ses cheveux noirs en désordre et avec l’écho d’une voix chaude et musicale. Ebouriffé à jamais, les yeux dans les nuages…
Quand on voit la longévité des bustes et affiches géantes de Mao dans la Chine postcommuniste, ou pratiquement telle, on se dit que le Che continuera à veiller sur les couchers de soleil cubains, les grands soirs et la veille des lendemains qui chantent. Comme un Père Noël de gauche et inoxydable, dont chacun sait qu’il n’existe pas mais que tout le monde trouve bien pratique pour décorer son petit Noël… Mais il suffit de retrouver ces cartes postales pour se rendre compte, dix ans après la fin de la guerre froide, combien est incongrue la présence d’un tel régime, et de ses mythes, suspendus hors de toute réalité.
Commentaires