Paris capitale de l'Europe

Attroupement sans précédent le 1er juillet au soir sur le pont du Trocadéro, pour voir la Tour Eiffel revêtir sa robe bleue à étoiles d'or, alors qu'on célébrait le début de la présidence française de l'Union européenne qui commence en juillet pour six mois.

L'un des monuments les plus anciens et les plus visités au monde, la Tour Eiffel garde une fascination intacte et l'on ne sait plus si l'on doit louer ses formes toujours audacieuses malgré son grand âge, ou l'ingéniosité de ceux qui la mettent en valeur. C'est depuis le tournant du millénaire quelle revêt toutes les heures, pendant dix minutes, sa robe de lumières clignotantes, synthèse hardie entre la sage robe de mariée et la robe de bal à strass et paillettes.

Cette fois, c'est Areva qui paie la couleur bleue - couleur de l'énergie, couleur du compteur bleu - et les étoiles européennes sont là comme un prétexte. Au fait, je ne les ai pas comptées et n'ai pas vérifié si l'étoile irlandaise était encore allumée.

Mais au-delà de la fascination, qui manque de provoquer des accidents de la circulation avec des piétons qui s'immobilisent bouchée bée au milieu des passages cloutés, des automobilistes qui s'arrêtent sans prévenir pour prendre des photos, une foule qui avance la tête en l'air sans regarder les feux tricolores, la vraie question est dans la symbolique.

Paris célèbre-t-elle la présidence française de l'Union - d'où la Liberté de Delacroix triomphant sur la façade de l'Assemblée nationale - ou plutôt la présidence européenne d'un pays désormais plus tourné vers ses voisins ? Au-delà de l'incantatoire, il est trop tôt pour dire si cette présidence laissera une trace dans la construction européenne. Au moins aura-t-elle ajouté une parure à la garde-robe de la Tour Eiffel !

Oui au Grand Paris !

 Quand on survole Paris en avion ou en hélicoptère, il faut avoir de bons yeux ou voler très bas pour distinguer cette frontière administrative qui délimite le Paris intra muros, constituée par le boulevard périphérique - même si de nuit cette ceinture embouteillée devient lumineuse avec ses milliers de phares et de feux rouges et matérialise bien les contours actuels de la capitale. Mais les vrais axes sont les radiales, dont la fameuse ligne droite qui part du Louvre, traverse les Champs-Elysées, l'Etoile, la Grande Armée, Neuilly et la Défense, se perdant dans le ciel après avoir traversé la Grande Arche.  

A l'évidence, Paris étouffe dans cette ceinture trop étroite et les Parisiens vivent de plus en plus à cheval entre Paris et la proche banlieue. Le projet de créer un Grand Paris au sens administratif n'est que la reconnaissance d'une réalité de plus en plus présente. Laissons de côté les bagarres politiciennes pour savoir qui contrôle la mairie de Paris, le 92 ou la Région Ile-de-France : aucun intérêt réel, ni pour les Parisiens ni pour ceux qu'on appelait les "banlieusards", notion difficile à cerner aujourd'hui où de plus en plus de salariés employés quotidiennement à Paris viennent d'un domicile situé à une heure de TGV, soit 200 km.

Le deuxième périphérique, la A-86, n'est pas encore le nouveau contour de la capitale, mais il faut admettre quelques  réalités : en particulier, le Stade de France a remplacé le Parc des Princes dans le coeur des Parisien (je ne parle pas des aficionados du PSG), et la basilique de Saint-Denis, où reposent les rois de France, est à sa façon aussi centrale et symbolique que Notre-Dame.

Côté quartier d'affaires, il faut bien reconnaître que le Front de Seine du 15e arrondissement a raté son ambition alors que le quartier de la Défense continue à grandir, avec de nouveaux projets grandioses de super gratte-ciels et un nombre croissant de sièges sociaux de grands groupes. Ce n'est pas encore le paysage de Pudong à Shangaï, mais cela commence à y ressembler et les Parisiens continuent à ne pas s'en apercevoir, comme si au-delà de Neuilly c'était la province...

Dans cette partie Ouest, la boucle de la Seine entre Boulogne, Issy les Moulineaux, Sèvres et Suresnes devient un nouveau pôle résidentiel, malheureusement toujours en attente d'un projet cohérent (et financé) pour l'île Seguin, tandis qu'à l'Est, la réhabilitation du quartier de Bercy déborde largement au-delà du périphérique et laisse voir un nouveau pôle de croissance sur la Seine en amont de Paris. En élargissant les limites de Paris, on pourrait enfin réaliser le vieux rêve de la révolution de 1789, ramener Versailles à Paris, et du même coup faire arriver la capitale de la France jusqu'au Grand Canal, en bordure de la "coulée verte".

Derrière le Tibet, le Yuan

Derrière l'empoignade ocidentale avec la Chine sur le thème des droits de l'homme au Tibet, orchestrée par les Etats-Unis à travers une série de campagnes de presse, une autre partie se joue entre les deux Grands dont le principal effet est de prendre l'Europe et le reste du monde en otage : la bataille sur les parités de change entre le yuan et le dollar.

Depuis plusieurs années, les Etats-Unis reprochent à la Chine de maintenir le yuan à un taux qu'ils jugent anormalement bas, ce qui privilégie évidemment les exportations chinoises dans la balance des échanges avec les Etats-Unis. Le yuan est effectivement sous-évalué, ce qui donne à la Chine un avantage commercial mondial.

De leur côté, les Américains mettent désormais une pression maximale sur la Chine pour qu'elle révise sa politique monétaire et font peser sans le dire une véritable menace de déstabilisation des Jeux Olympiques de l'été prochain si Pékin n'est pas plus accommodant. D'où cet engouement soudain pour le Dalai Lama, qui parcourait le monde depuis des années dans l'indifférence générale pour le sort des Tibétains habitant la province annexée par la Chine, et qui est devenu brusquement l'objet de toutes les attentions.

Paradoxe, alors que des contacts se tiennent à haut niveau entre responsables économiques des deux puissances, c'est la Chine qui manifeste sa mauvaise humeur du fait que le dollar est sous-évalué. Dans un article du Shangaï Daily cité par le remarquable site "Contre-info", on lit que "la Chine, qui est le pays ayant les plus grandes réserves de change au monde, dont la plupart sont libellées en dollars américains, est donc touchée beaucoup plus durement par la dévaluation du dollar US."

"En 2005, les USA ont fait à la Chine une proposition consistant à permettre dans les six mois l’appréciation de yuan de 27,5% face au dollar, tout en menaçant dans le cas contraire d’imposer une pénalité sous forme d’une taxe douanière de 27,5% sur les importations chinoises. Cette mesure aurait été équivalente à la demande que la Chine réduise la dette des États-Unis envers elle de 27,5%", précise l'article.

Autant dire que ce n'est pas en voyant ses réserves en dollar fondre avec la dépréciation du dollar que la Chine va se montrer disposée à réévaluer le yuan, ce qui aggraverait encore ses pertes en dollars : « Les actifs libellés en dollars possédés par la Chine sont une richesse gagnée par son peuple à la force de son dur travail. Le gouvernement central a donc l’obligation de les préserver au lieu de permettre la dépréciation du dollar américain », déclare le gouvernement chinois dans cet article.

Ce qui peut inciter à penser que la persistance de la crise entre le yuan et le dollar aura deux effets : à court terme, une pression redoublée sur le thème des droits de l'homme au Tibet et en Chine - ce que Pékin a compris en commençant à lâcher du lest et en proposant de "discuter" avec le Dalai-Lama, pour préserver les Jeux, avant la réunion en juin de la commission économique sino-américaine. Et à moyen-long terme, une reposition des réserves monétaires de la Chine du dollar vers d'autres monnaies, principalement la livre sterling et l'euro. Ce qui par contrecoup améliorera les positions de l'Europe en Chine mais vraisemblablement au prix de lourds malentendus avec les Américains.

Habache, Gaza et le drapeau irakien

Un lien fort unit trois événements apparemment très lointains dans l'actualité internationale : la mort samedi 26 janvier à Amman de Georges Habache, la brèche ouverte cette semaine dans la frontière entre l'Egypte et Gaza, et la décision cette même semaine des autorités irakiennes de modifier leur drapeau national. Ce lien abstrait, c'est le déclin définitif du nationalisme arabe et de ses idées laïques derrière la montée de l'islamisme.

Georges Habache, le "docteur" Habache car il était médecin avant de prendre les armes et de créer le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), était au départ un militant panarabe, l'un des fondateurs du Mouvement nationaliste arabe (MNA). Un mouvement socialiste, nationaliste, panarabe et d'inspiration nassérienne. Laïc aussi, il faut le rappeler, et Habache était un chrétien, comme un certain nombre de nationalistes arabes et comme le créateur du parti Baas syro-irakien Michel Aflak. Marxiste et soutenu par l'URSS, son effacement a également correspondu à l'effondrement du bloc communiste.

800pxflag_of_iraq_281963199129_svg La concrétisation du mouvement nationaliste arabe avait été la création éphémère, à la fin des années cinquante, de la République arabe unie (RAU) qui devait intégrer dans un même ensemble arabe, laïc et socialiste, la Syrie, l'Egypte et l'Irak. Le drapeau commun portait trois bandes rouge, blanche et noire, avec trois étoiles vertes pour symboliser chacun des trois pays.

Inutile et trop long de raconter ici l'échec de la RAU, rejetée par la Syrie comme trop dominée par l'Egypte nassérienne. Toujours est-il que celle-ci a ensuite remis sur son drapeau l'aigle de Saladin, qui avait été le premier emblème de l'Egypte d'après la monarchie. Et a renoncé du même coup à imposer son leadership sur le monde arabe. 

La Syrie a conservé deux étoiles, alors que l'Irak a adopté en 1963 les trois étoiles marquant son attachement au nationalisme arabe, jusquà ce que le Baassiste Saddam Hussein décide, lors de la guerre du Golfe de 1990-91, d'intercaler entre ces étoiles l'inscription "Allahou akbar", Dieu est le plus grand. Une concession aux pressions islamistes, un signe envers les monarchies du Golfe pour se concilier alors - et en vain après l'occupation du Koweit - leur soutien.

En décidant finalement de supprimer les trois étoiles, le gouvernement irakien vient de couper avec les racines "nationalistes arabes" de l'Irak. Et de consacrer le fait que l'Irak est un pays musulman. Finie la laïcité, et finie aussi la garantie pour les Chrétiens de s'intégrer à une vie politique nationale dont ils sont de plus en plus exclus.

Quel rapport avec Gaza ? Simplement le fait que l'initiative des derniers événements, le désenclavement d'un territoire assiégé par l'armée israélienne, a été le fait des Frères musulmans égyptiens, alors que l'Autorité palestinienne était incapable d'intervenir au profit de la population civile palestinienne de Gaza. La jonction entre le Hamas et les Frères musulmans est un autre signe inquiétant non seulement de l'éclatement du camp palestinien, mais du fait que les idées laïques n'ont plus aucun rôle moteur dans cette région : le nationalisme arabe a cédé la place à un communautarisme ethnico-religieux, lui-même porteur de graves affrontements régionaux entre sunnites et chiites...

La méthode saoudienne : bravo

Pour une fois, il faut le reconnaître, la diplomatie saoudienne a fait des miracles et la crise du Golfe semble baisser d'intensité : le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a été reçu exceptionnellement, et pour la première fois pour un chef d'Etat iranien, à une réunion du Conseil de coopération du Gollfe (CCG) formé des six royaumes arabes riverains du Golfe arabo-persique, où il a proposé un "pacte sécuritaire".

Intervenant alors même qu'était publiée aux Etats-Unis une synthèse de plusieurs agences de renseignement selon lesquelles l'Iran avait arrêté dès 2003 son programme nucléaire militaire, cette avancée diplomatique due au roi Abdallah lui-même a permis d'évoquer une coopération élargie aux deux rives du Golfe et pouvant englober le domaine du nucléaire civil, ce qui est en soi une façon élégante et efficace d'aider l'Iran à se sortir de sa fuite en avant dans la recherche nucléaire sans perdre la face.

Publiée par les agences de presse arabes, la photo du roi Abdallah se tenant par la main avec le président iranien et avec le sultan Qabous d'Oman est un étonnant symbole. Le même roi Aballah qui était pris en photo il y a deux semaines assis en grande conversation avec le pape Benoît XVI dans son bureau du Vatican, un symbole également détonant pour un souverain wahhabite, chef d'un régime souvent qualifié d'obscurantiste en occident mais capable de ce genre d'ouverture.

La menace d'une intervention militaire, américaine ou israélienne, sur les centres de recherche nucléaire de l'Iran est-elle totalement écartée ? A l'évidence non, car l'Iran n'a pas non plus donné les preuves tangibles qu'il a renoncé à toute ambition de se doter de l'armement nucléaire, et se gardera bien de le faire pour de raisons aussi bien internes qu'externes. Mais l'ensemble des pays producteurs de pétrole de la région, arabes et iraniens ensemble, a donné le signal qu'ils étaient unis sur l'envie de maintenir la stabilité du Golfe, clé de la stabilité internationale et des approvisionnements en énergie d'une partie du monde.

Ce rapprochement saoudo-iranien peut n'être que tactique. Il peut ne pas s'enraciner dans la profondeur car les deux mondes du sunnisme wahhabite et du chiisme iranien sont trop profondément différents, et trop opposés aujord'hui. Il n'empêche. Même tactique, ce rapprochement aura des répercussions sur le terrain en apaisant par exemple le conflit ouvert entre communautés chiites et sunnites en Irak, plusieurs fois dénoncé et déploré par les Saoudiens comme résultant d'une gestion communautariste de l'Irak.

Il pourrait aussi avoir des effets bénéfiques sur le Liban, car l'Iran et l'Arabie saoudite sont les "sponsors" principaux des deux camps rivaux, la coalition d'opposition menée par le Hezbollah chiite et celle, gouvernementale, menée par les Sunnites et leurs alliés maronites. Si ces deux sponsors s'entendent, même la Syrie ne sera plus capable d'exercer de façon autonome sa capacité de nuisance qui reste importate au Liban. Une bonne nouvelle pour ce pays en pleine crise institutionnelle ? Certainement.

Inquiétude sur le Kurdistan

Pendant que les Américains tentent de dialoguer avec un Iran provisoirement "dédiabolisé" sur la situation politique des chiites en Irak et en particulier dans le sud, de nouveaux signes de déstabilisation apparaissent à l'autre bout du pays, dans la province irakienne d'un ensemble kurde qui s'étend sur l'Irak, l'Iran, la Turquie et même la Syrie.

Passées un peu inaperçues, les déclarations du chef d'état-major turc le général Büyükanit, citées par la presse spécialisée britannique, visent tout simplement à demander un feu vert à son gouvernement pour une opération militaire turque en territoire irakien, contre les maquis du PKK, organisation armée des Kurdes de Turquie réfugiée dans le Kurdistan irakien où elle aurait des bases militaires.

L'armée turque est déjà militairement présente dans la partie nord de l'Irak, au titre de la coalition anti-Saddam déployée par les Américains en 2003. Encore faut-il rappeler qu'au début de cette opération, les autorités turques avaient refusé le transit des troupes américaines par la Turquie vers le Kurdistan irakien, obligeant les Américains à se déployer essentiellement à partir du sud du pays, depuis le Golfe.

Simultanément, les Américains avaient préparé leur offensive en envoyant des forces spéciales dans cette province kurde pour encadrer et armer les milices kurdes irakiennes contre l'armée bassiste,  créant ainsi les bases d'un véritable pouvoir autonome dans cette région. Ce que les autorités turques continuent à voir d'un très mauvais oeil, car elles ont officiellement déclaré qu'elles n'accepteraient en aucun cas une indépendance du Kurdistan, qui non seulement consacrerait le démantèlement de l'Irak mais déstabiliserait durablement le sud-est de la Turquie à forte minorité kurde, où l'armée turque effectue régulièrement de véritables opérations militaires contre le PKK.

Cette "offensive de printemps" évoquée par les Turcs correspondrait au dégel dans les montagnes de cette région à cheval sur trois pays, et à leurs craintes d'un regain d'activités du PKK qui a revendiqué un certain nombre d'attentats, encore récemment, sur le territoire turc. Au printemps dernier, mais je n'ai pu vérifier cette information, les armées turque et iranienne auraient conjugué leurs efforts pour neutraliser des bases militaires présumées du PKK, l'artillerie iranienne repoussant les miliciens du PKK jusque vers les positions occupées par les militaires turcs. Traditonnellement, les Kurdes ont toujours vu se dresser contre leurs revendications indépendantistes les autorités d'Irak, d'Iran et de Turquie tacitement coalisées, quel que soit le régime et le gouvernement, et cette histoire n'aurait rien d'invraisemblable.

Outre la fragilisation d'un Irak déjà mal en point, une nouvelle crise entre Turcs et Kurdes est à prendre très au sérieux car elle pourrait avoir des répercussions jusqu'en Europe : les deux communautés y sont massivement présentes, notamment en Allemagne, et leur affrontement pourrait poser de sérieux problèmes de sécurité.

Encore un mur qui tombe

Chypre_070309_lidra Dans le journal des bonnes nouvelles, insuffisamment nourri par une presse internationale qui préfère illustrer les mauvaises - atrocités, destructions et massacres -, la brèche creusée dans la nuit de jeudi à vendredi par le gouvernement chypriote dans le mur séparant la capitale de Chypre, Nicosie, est plus qu'une nouvelle heureuse : c'est un signal fort pour l'Europe entière, aussi porteur que le printemps de Belfast à l'autre extrémité - avec un autre mur qui va finalement disparaître.

Niosia20murL'île de Chypre a été le théâtre d'affrontements entre les communautés grecque et turque dans les années 1960 et 70, une époque où deux régimes militaires à Athènes et Ankara poussaient un discours nationaliste exacerbé. Suite à l'invasion de l'île par l'armée turque en 1974, la force des nations unies (UNFICYP) déployée dès 1964 avait été renforcée tout le long de la "ligne verte" séparant les deux camps, une diagonale Est-Ouest qui coupait le coeur même de la minuscule capitale.   

Bien sûr Nicosie n'est pas Berlin, c'est une toute petite ville qui a mal vécu d'être coupée en deux depuis trente ans, dans une petite île déchirée entre un monde grec et un monde turc beaucoup plus vastes, avec une population autochtone prise en otage par un conflit qui la dépassait et a vu arriver des milliers d'immigrants turcs d'Anatolie. La cicatrice coupant son territoire et le rideau des casques bleus empêchant l'affrontement des armées des deux camps ont partagé le territoire, paralysé la vie économique, atrophié le domaine touristique...

Et à Berlin, ce n'est pas non plus l'Allemagne de l'ouest qui a ouvert la brèche, c'est l'Allemagne de l'Est qui l'a fait exploser avec l'implosion du régime communiste et du système soviétique. A Nicosie, on n'a pas vu déferler des foules comme à Berlin à travers cette trouée dans la rue Ledra, en fait on n'a même encore vu passer personne entre les deux secteurs grecs et turcs : le mur est tombé côté grec mais les barbelés restent côté turc.

Il n'empêche : l'espoir est immense. L'initiative chypriote, qui a pris tout le monde de surprise, intervient sur fond de négociations avec les chypriotes turcs et n'a donc pas été prise comme une provocation, au contraire. Elle avait même été demandée par les Turcs comme condition préalable. Le premier ministre de la république turque de Chypre du nord (RTCN, reconnue par la Turquie uniquement), Ferdi Sabit Soyer, a salué cette "évolution positive" et indiqué que son gouvernement allait entreprendre sans délai des travaux pour prolonger l'ouverture de son côté.

Le président chypriote, Tassos Papadopoulos, a voulu relativiser cette "ouverture" : "l'obstacle n'est pas le mur mais les troupes turques. Si les troupes turques se retirent et permettent que l'ONU vérifie la présence de mines, alors le point de passage pourra être ouvert, mais les troupes turques doivent se retirer", a-t-il insisté.

Il faudra sans doute encore du temps avant que les deux populations osent traverser la ligne verte, avant que la libre circulation redevienne une réalité. Pour avoir assisté à la réunification de Beyrouth fin 1982, et à toutes les divisions qui ont suivi ensuite et jusqu'aujourd'hui encore, je sais combien profondes sont les cicatrices de ces lignes de séparations entre communautés et combien fragiles les espoirs de réconciliation en profondeur.

La chance pour la résolution de la cryse chypriote, c'est que la Turquie a besoin de se rapprocher de l'Europe et que l'Europe va la juger sur Chypre. A long terme, comme test de sa capacité eventuelle à intégrer l'Europe. A court terme, ce sont les Turcs qui ont besoin d'une solidarité européenne notamment sur le problème, très sensible pour eux, du règlement futur de la crise irakienne. N'étant pas invitée à la réunion de Bagdad entre Américains, Irakiens, Iraniens et Syriens, la Turquie, pourtant pays frontalier et militairement présent dans le nord de l'Irak, est décidée à empêcher tout démantèlement de l'Irak qui aboutirait à la création d'une entité kurde autonome : une position qui est aussi celle des diplomaties européennes.   

Le retour du faucon noir

Chute_du_faucon_noir En bombardant un groupe des responsables et militants présumés d'Al-Qaida au sud de la Somalie à l'aide d'un Hercules AC-130 "Spectre" des Forces spéciales, les Américains ont fait un retour fracassant dans ce pays, 13 ans après leur retrait précipité en 1993 dû à une débâcle militaire à Mogadiscio immortalisée par un film violent, "La chute du Faucon noir".

En réalité, ils étaient déjà présents militairement puisqu'ils soutenaient le gouvernement somalien légal replié sur Baidoa (ouest du pays) et appuyaient le déploiement militaire éthiopien notamment en moyens de renseignement, faisant survoler les positions des "tribunaux islamiques" en territoire somalien par des satellites, des avions d'observation et des drones "Prédator", selon l'excellente lettre d'informations "TTU".

Ethiopie_bd Le signal est clair, et pas seulement pour les forces des "tribunaux islamiques", aujourd'hui totalement défaites. Il est explicite envers l'ensemble des pays de la Corne de l'Afrique, le gros appareil américain ayant apparemment décollé de Djibouti - un appareil de cette catégorie n'aurait pas pu le faire d'un porte-avions en mer. Djibouti, autrefois base stratégique française, est aujourd'hui "partagé" avec une présence croissante de forces américaines, au carrefour essentiel entre la Corne de l'Afrique et le Moyen-Orient, et constitue également le principal débouché sur la mer de l'Ethiopie, enclavée par l'Erythrée.

Ce message n'est pas seulement un  retour à la guerre contre le terrorisme tous azimuts. Il s'adresse bien entendu aussi au Soudan, qui continue à ignorer la communauté internationale en commettant - ou en laissant commettre, ce qui est pareil - des exactions sans nom au Darfour, qui a du mal à se démarquer des influences islamistes les plus radicales et dont, par ailleurs, les relations avec l'Ethiopie ne sont pas au beau fixe, compte tenu à la fois de différends frontaliers et d'une lutte d'influence auprès de l'importante communauté musulmane éthiopienne.

Ac130hnvg Entre la Corne de l'Afrique, les Grands lacs africains et jusqu'au Tchad, c'est toute la région qui continue à être secouée de spasmes et de manifestations d'instabilité. Cette intervention militaire américaine, non pas seulement visible mais volontairement voyante, est également intéressante sur un plan d'efficacité : il n'est pas nécessaire de déployer des troupes au sol pour exercer un effet majeur dans un pays déstabilisé, à partir de la troisième dimension. Une leçon que les Américains avaient, malheureusement pour eux, un peu oubliée en Irak. 

(documents : obsarm et globalsecurity)

Entre Bush et Poutine

La France adore les batailles d'image : faute d'avoir les moyens d'une grande politique, elle se complaît aux attitudes déclamatoires et pratique aujourd'hui une politique parfois plus inspirée de Marcel Bleustein-Blanchet, le génial fondateur de Publicis, que du général De Gaulle. Tel est le sentiment que me donnent les assauts de séduction auprès de Bush un jour et de Poutine le lendemain.

File_204120_49023 Certes, ce n'était pas la France officielle qui était reçue dans le salon ovale à Washington, mais un ministre qui n'était pas celui des affaires étrangères, par hasard candidat aux présidentielles, et qui a été reçu également par hasard dans l'antichambre du président américain où, par chance et par hasard, se trouvait le photographe du président. Photo illustrant le vibrant plaidoyer que le même ministre a fait, durant ce voyage, pour célébrer les nécessaires retouvailles franco-américaines, -et dont on peut trouver le texte intégral sur le blog de Jacques Heurtault.

Normandieniemen Et bien entendu c'est une simple circonstance historique qui fait que, vendredi soir, des Mirage 2000 et des Sukhoi russes volent ensemble sur le ciel de Paris : c'est à l'occasion de l'inauguration d'une statue rappelant l'escadrille Normandie-Niémen, les volontaires français envoyés par De Gaulle combattre l'Allemagne nazie aux côtés de l'armée de l'air soviétique. Une belle histoire, toute de courage et d'héroïsme, au terme de laquelle Staline offrit un chasseur Yak à chacun des survivants - les pilotes Français eurent beaucoup de morts - qui revinrent en France et se posèrent au Photo Bourget.

C'est donc l'occasion de cette cérémonie originale, due au très inventif directeur du Musée de l'air et de l'espace du Bourget Gérard Feldzer, qui réunira les derniers pilotes et mécaninciens russes et français de cette escadrille mythique, et sera prolongée par une exposition à ne pas rater, où l'on verra le dernier Yak 3 de l'époque mais également les appareils de la deuxième guerre mondiale : DC3, Junker 52, Polikarpov, B26 Marauder, Mustang, Spitfire, Dewoitine, etc.

Tel est donc le prétexte qui réunira Jacques Chirac et Vladimir Poutine, avec une belle photo symbolique sur fond d'appareils militaires. On ne peut pas s'empêcher d'y voir un signal politique, celui que la France n'entend pas "s'aligner" sur le grand frère américain, qu'elle reste une grande puissance indépendante, un rappel à l'ordre à ceux qui "en font trop".

Pour autant, ce n'est pas le retour aux vieilles lunes anti-allemandes. Si Angela Merkel n'a pas été associée à l'évocation de Normandie-Niémen, elle rejoint Chirac et Poutine le lendemain à Paris pour parler de coopération. Et les Allemands sont aussi allants, voire plus, que les Français, pour évoquer le renforcement de cette coopération afin que la Russie ne soit pas un rival de l'Union mais un partenaire solide - ouf, on ne parle pas encore d'élargissement...

On dit que les Russes sont très demandeurs de cette coopération russo-européenne, et veulent notamment être associés aux regroupements industriels européens. Des voix allemandes, surtout côté politique, se sont élevées dans le même sens. Espérons que la gestuelle symbolique et les intérêts politiques n'aboutiront pas à l'effet inverse, à savoir de fragiliser les constructions industrielles déjà lancées au niveau européen et dont on voit tous les jours qu'elles n'ont pas encore atteint la maturité leur permettant de s'élargir sans risque.

L'Iran défie l'Europe

Entre les menaces interventionnistes de l'administration américaine et les provocations systématiques du régime théocratique iranien, l'Europe a du mal à définir une position à la fois cohérente et courageuse vis-à-vis de l'Iran et risque, à force de tergiverser, d'adopter une attitude "munichoise", l'attitude résignée des gouvernements européens abandonnant en septembre 1938 la Tchécoslovaquie à Hitler, sans pouvoir ensuite éviter le pire.

Il ne s'agit pas de rejoindre la croisade absurde et effectivement belligène des partisans de l'axe du bien contre le mal, une dialectique que les Iraniens arrivent à retourner à leur profit au coeur d'un monde arabe d'habitude très éloigné du monde iranien et aujourd'hui curieusement solidaire d'un Iran menacé d'une attaque préventive américaine, encore qu'il faille prendre les commentaires arabes avec beaucoup de recul.

Il s'agit simplement de se demander si la peur d'une nouvelle crise pétrolière suffit à justifier qu'on s'interdise tout recours à la force, par un simple embargo économique ou par d'autres moyens y compris militaires, si les autorités iraniennes continuent à défier ouvertement le reste du monde en poursuivant un programme nucléaire dont il faudrait être bien naïf pour croire qu'il est purement civil, ce que du reste les Iraniens eux-mêmes ne prétendent pas.

Arton1851 Si c'était le cas, on aurait du mal à comprendre leurs efforts parallèles et rapides pour se doter de missiles balistiques dont le rayon d'action arrivera rapidement au territoire de l'Europe. L'Iran est déjà équipé de missiles Shahab 3, adaptation d'un missile nord-coréen d'une portée de 2.000 km, et a annoncé en mars dernier avoir testé un missile de nouvelle génération beaucoup plus puissant, furtif et à têtes multiples. Ci-contre le rayon d'action des missiles dont l'Iran pourrait être dotée dans un proche avenir, notamment le BM 25 coréen d'une portée de 3.800 km.

Même si les essais de mars 2006 semblent avoir été inégalement réussis, selon des sources occidentales, il s'agit bien d'un missile "de plus longue portée que celle communément admise pour le Shahab 3", selon le chercheur de la FRS Bruno Gruselle.

En criant "au loup" de façon injustifiée à propos des armes de destruction massive en Irak pour justifier leur intervention militaire en 2003, les gouvernements américain et britannique ont comme tétanisé la communauté internationale, qui ne veut pas croire à une telle menace à propos de l'Iran et refuse de justifier toute attitude coercitive.

Certes, l'Iran n'est pas le premier pays à proliférer en cherchant à atteindre la capacité nucléaire, et les grandes puissances nucléaires n'ont pas réagi quand les voisins régionaux de l'Iran que sont Israël, le Pakistan et l'Inde se sont dotés d'un armement nucléaire. Mais à la différence des autres pays cités, l'Iran est le seul pays à annoncer officiellement des intentions destructrices, et nommément en ce qui concerne Israël.

Difficile pour Téhéran de justifier une doctrine de "dissuasion" tant que son discours reste le même et c'est, là aussi, un point sur lequel l'Europe ne doit afficher aucune faiblesse. Le raisonnement communément admis et illustré par la dialectique indo-pakistanaise est que deux pays antagonistes qui arrivent au stade nucléaire se sentent responsabilisés et s'interdisent d'utiliser leurs armes nucléaires, se contentant d'exercer une dissuasion réciproque et limitant leurs affrontements éventuels aux armements conventionnels.

Faudra-t-il attendre de voir une confrontation (au sens éthymologique de face à face) entre Israël et l'Iran pour voir si ce principe fonctionne toujours, et rêver d'un Iran assagi devenant une puissance nucléaire régionale responsable et pacifique, ou voulons-nous leur laisser la possibilité de s'affronter ouvertement et, par le jeu des alliances, vitrifier la paix mondiale ? Il n'est pas certain qu'Israël, de son côté, choisisse d'attendre passivement jusque là, ce qui, d'un point de vue européen, est tout autant une menace pour la paix régionale et mondiale : rien n'autorise donc l'Europe à rester immobile et attentiste.

A terme, c'est tout le discours sur le nucléaire qui est en jeu : l'efficacité de la notion de dissuasion aujourd'hui, la nécessité d'une règle du jeu égale pour tous, un contrôle véritable de la communauté internationale pour l'application du TNP, une généralisation - voulue ou forcée - du traité d'interdiction globale des essais nucléaires. L'Iran agit ici comme révélateur, on ne pourra demain faire l'économie d'une réflexion mondiale sur le nucléaire militaire.