Entre les menaces interventionnistes de l'administration américaine et les provocations systématiques du régime théocratique iranien, l'Europe a du mal à définir une position à la fois cohérente et courageuse vis-à-vis de l'Iran et risque, à force de tergiverser, d'adopter une attitude "munichoise", l'attitude résignée des gouvernements européens abandonnant en septembre 1938 la Tchécoslovaquie à Hitler, sans pouvoir ensuite éviter le pire.
Il ne s'agit pas de rejoindre la croisade absurde et effectivement belligène des partisans de l'axe du bien contre le mal, une dialectique que les Iraniens arrivent à retourner à leur profit au coeur d'un monde arabe d'habitude très éloigné du monde iranien et aujourd'hui curieusement solidaire d'un Iran menacé d'une attaque préventive américaine, encore qu'il faille prendre les commentaires arabes avec beaucoup de recul.
Il s'agit simplement de se demander si la peur d'une nouvelle crise pétrolière suffit à justifier qu'on s'interdise tout recours à la force, par un simple embargo économique ou par d'autres moyens y compris militaires, si les autorités iraniennes continuent à défier ouvertement le reste du monde en poursuivant un programme nucléaire dont il faudrait être bien naïf pour croire qu'il est purement civil, ce que du reste les Iraniens eux-mêmes ne prétendent pas.
Si c'était le cas, on aurait du mal à comprendre leurs efforts parallèles et rapides pour se doter de missiles balistiques dont le rayon d'action arrivera rapidement au territoire de l'Europe. L'Iran est déjà équipé de missiles Shahab 3, adaptation d'un missile nord-coréen d'une portée de 2.000 km, et a annoncé en mars dernier avoir testé un missile de nouvelle génération beaucoup plus puissant, furtif et à têtes multiples. Ci-contre le rayon d'action des missiles dont l'Iran pourrait être dotée dans un proche avenir, notamment le BM 25 coréen d'une portée de 3.800 km.
Même si les essais de mars 2006 semblent avoir été inégalement réussis, selon des sources occidentales, il s'agit bien d'un missile "de plus longue portée que celle communément admise pour le Shahab 3", selon le chercheur de la FRS Bruno Gruselle.
En criant "au loup" de façon injustifiée à propos des armes de destruction massive en Irak pour justifier leur intervention militaire en 2003, les gouvernements américain et britannique ont comme tétanisé la communauté internationale, qui ne veut pas croire à une telle menace à propos de l'Iran et refuse de justifier toute attitude coercitive.
Certes, l'Iran n'est pas le premier pays à proliférer en cherchant à atteindre la capacité nucléaire, et les grandes puissances nucléaires n'ont pas réagi quand les voisins régionaux de l'Iran que sont Israël, le Pakistan et l'Inde se sont dotés d'un armement nucléaire. Mais à la différence des autres pays cités, l'Iran est le seul pays à annoncer officiellement des intentions destructrices, et nommément en ce qui concerne Israël.
Difficile pour Téhéran de justifier une doctrine de "dissuasion" tant que son discours reste le même et c'est, là aussi, un point sur lequel l'Europe ne doit afficher aucune faiblesse. Le raisonnement communément admis et illustré par la dialectique indo-pakistanaise est que deux pays antagonistes qui arrivent au stade nucléaire se sentent responsabilisés et s'interdisent d'utiliser leurs armes nucléaires, se contentant d'exercer une dissuasion réciproque et limitant leurs affrontements éventuels aux armements conventionnels.
Faudra-t-il attendre de voir une confrontation (au sens éthymologique de face à face) entre Israël et l'Iran pour voir si ce principe fonctionne toujours, et rêver d'un Iran assagi devenant une puissance nucléaire régionale responsable et pacifique, ou voulons-nous leur laisser la possibilité de s'affronter ouvertement et, par le jeu des alliances, vitrifier la paix mondiale ? Il n'est pas certain qu'Israël, de son côté, choisisse d'attendre passivement jusque là, ce qui, d'un point de vue européen, est tout autant une menace pour la paix régionale et mondiale : rien n'autorise donc l'Europe à rester immobile et attentiste.
A terme, c'est tout le discours sur le nucléaire qui est en jeu : l'efficacité de la notion de dissuasion aujourd'hui, la nécessité d'une règle du jeu égale pour tous, un contrôle véritable de la communauté internationale pour l'application du TNP, une généralisation - voulue ou forcée - du traité d'interdiction globale des essais nucléaires. L'Iran agit ici comme révélateur, on ne pourra demain faire l'économie d'une réflexion mondiale sur le nucléaire militaire.