Des deux côtés du mur

Encore un film israélien critique, dénonçant avec ironie la myopie des responsables politiques israéliens sur le problème palestinien, comme seuls les réalisateurs israéliens savent le faire : "Les Citronniers", du même réalisateur qui a fait "La fiancée syrienne", Eran Riklis.

Tiré d'une histoire vraie, celle d'une Palestinienne de Cisjordanie qui se bat contre l'autorité militaire israélienne laquelle veut arracher les citronniers de son verger parce que son voisin est le ministre de la défense, le film est généreux et un tantinet idéaliste, avec une intifada bucolique, une révolte qui se limite à lancer des citrons au-dessus des barbelés.

Mais Salma Zidane, la veuve palestinienne qui résiste avec son bout de verger hérité de son père, n'est en fait qu'un prétexte, même si l'actrice Hiam Abbass, née à Nazareth et arabe israélienne de passeport, crève l'écran comme dans "La fiancée syrienne", ou dans "Désengagement" où elle joue également.

Sa solitude, ses démêlés politiques avec ses voisins, sentimentaux avec son avocat (Ali Suliman) sont purement anecdotiques, et servent tout au plus à épaissir le récit. Pas davantage l'épouse du ministre Mira, Rona Lipaz Michael, remarquable de vérité, ne sont au centre du film. Sans dévoiler le dénouement, on comprend bien qu'au-delà du regard d'estime qu'elles se lancent, leur rencontre est aussi impossible que leur poignée de main. En fin de compte, les raisons de l'évolution de Mira sont plus liées à la découverte que son mari la délaisse pour la pulpeuse et blonde secrétaire militaire qui partage ses journées au ministère, qu'à ses états d'âme pourtant réels sur les citronniers. Ce n'est quand même pas un film américain à "happy ending".

Le héros central du film, c'est en réalité "le mur" en cours d'édification entre Israël et les territoires occupés, qui s'impose tout au long du récit et du paysage, de même que la frontière du Golan était, avec ses grilles et ses barbelés, le décor central de "La fiancée syrienne". Barbelés pour les Druzes, mur de béton pour les Palestiniens, le cinéma israélien nous montre la même réalité vue de l'intérieur, vue de la société israélienne, comme un refus de la réalité et de l'entourage du pays au nom de la sacro-sainte "sécurité de l'Etat".

Le film d'Eran Riklis devient ainsi très contestataire quand il fait dire au ministre de la défense qu'il est opposé à l'arrachage des arbres, citronniers ici ou oliviers ailleurs, mais qu'il lui est imposé par le "Shabak", les services de sécurité. On avait déjà vu dans "La fiancée syrienne" le zèle absurde de l'administration voulant imposer un visa de sortie définitive du territoire à une jeune Druze changeant de vie, et se heurtant au refus des douaniers syriens de la faire entrer avec un tel visa (mais on se choque moins de l'absurdité administrative en Syrie qu'en Israël, censé être une démocratie évoluée). Image sans doute inventée, le ministre finalement ne voit plus le verger qui menace ses nuits car un mur de béton vient le lui cacher, illustrant parfaitement ce que le mur représente vu de l'intérieur : un enfermement.

Familles je vous aime

La famille reste la valeur sûre du cinéma italien, avec toujours de la tendresse et de l'humour : "Ciao Stefano", nom français du film italien "Non pensarci" (N'y pense pas) de Gianni Zanasi, primé à Venise en 2007, est à mettre entre toutes les mains et réconciliera toutes les générations. Certainement pas le film du siècle, mais encore un film qui égaie une journée pluvieuse avec ce zeste de mélancolie qui est la marque de beaucoup de films italiens, la "saudade" brésilienne en plus léger.

L'histoire n'est pas résumable. C'est une famille moyenne constituée d'individus atypiques, comme dans toutes les familles, et où l'on retrouve dans le rôle du patriarche le petit industriel du Nord de l'Italie qui est à la fois un pilier économique, social et familial. Walter Nardini, joué par Teco Celio, incarne le symbole de la petite entreprise qui réussit et qui essaie de conserver un tissu familial fort. Les Nardini sont très représentatifs de cette Italie moyenne et qui réussit.

Stefano, le fils aîné, parti faire une carrière de guitariste de rock à Rome et qui bien  entendu rame de ne pas réussir, retourne un jour voir sa famile sur l'Adriatique. Le personnage est totalement réel et Valerio Mastandrea sonne juste, portant le film à lui tout seul, aidé par des dialogues ciselés.

Son frère Alberto (Giuseppe Battiston), qui a repris l'entreprise familiale, se débat dans des problèmes matériels, financiers, conjuguaux. Sa soeur Michela, la très belle Anita Caprioli, a interrompu ses études pour se consacrer aux dauphins. La mère cache sa déprime et son ennui en suivant des cours collectifs de yoga avec un "gourou".

Je ne veux surtout pas raconter les développements et rebondissements de cette famile à problèmes, avboués ou cachés, car le film se déroule tout seul et on ne s'ennuie jamais. Juste signaler la présence d'une autre actrice magnifique, Caterina Murino, dans le rôle pas forcément facile de Nadine. Elle est d'une présence et d'un naturel étonnants.

Sur fond musical très riche, où les airs d'opéra italiens alternent avec le rock, la critique sociale de cette Italie trop industrieuse et enfermée dans ses tabous et ses soucis quotidiens reste toujours légère. Ce n'est pas un film à thèse. Ce n'est pas même un film à "happy ending" à l'américaine, puisqu'on le quitte avec encore des portes ouvertes, et qu'on peut se raconter toutes les suites qu'on veut. Une évasion, une vraie !

Leg allemand en Chine

Superbe évocation, hier sur Arte, de "Tsingtao, une ville allemande en Chine", la ville de Qingdao dans le Shandong, colonie allemande édifiée en 1897 et qui garde aujourd'hui encore les traces intactes d'un passé militaire, culturel mais surtout industriel avec l'héritage de la brasserie Bavaria construite en 1903 pour la garnison de la Kaisersmarine et qui est devenue la bière exportée mondialement Tsing-Tao.

Cette ville, que j'ai visitée en découvrant la Chine en 2006, est aujourd'hui une mégalopole de presque dix millions d'habitants, qui s'apprête à recevoir les épreuves nautiques des Jeux Olympiques. Une forêt de gratte-ciels constitue le paysage urbain jusqu'à la mer, à l'exception du quartier allemand, étonnamment conservé intact à travers toutes les épreuves traversées par la ville.

La brasserie est bien sûr l'endroit le plus mythique, car les anciennes installations ont été conservées à côté d'une brasserie ultra-moderne. Tout le matériel avait été importé d'Allemagne, y compris à l'époque le houblon et le ferment. Les grandes cuves en laiton ont été maintenues et entretenues, le petit musée de l'usine Tsing-Tao montre également les étiquettes de bière allemandes et les souvenirs des premières équipes.

Au-dessus de la colline, la résidence du gouverneur, épaisse construction en granit avec d'énormes escaliers intérieurs en bois, a conservé  tous les meubles du mobilier impérial allemand, y compris un lit où dormait le président Mao lorsqu'il venait en vacances d'été. Bibliothèques, piano, canapés et jusqu'aux poêles en céramique viennent d'Allemagne. Une photo montre le gouverneur en uniforme d'amiral, avec toute sa famille mais aussi son régisseur chinois.

En contrebas, le quartier allemand est délimité par le  siège du gouvernorat, massif, l'église protestante, l'église catholique et des rues encore entièrement d'époque, à peine marquées par les publicités lumineuses en chinois. Après en avoir été chassés par l'armée japonaise en 1914, les Allemands sont revenus dans les années 1920 mais comme simple civils, et nombre d'industriels et de commerçants, racontait Arte, ont contribué à la prospérité de la ville. Celle-ci a ensuité été désignée "zone spéciale de développement économique et technologique" en 1984 et a connu un développement spectaculaire.

Sous la carte postale, Arte comme toujours nous montre aussi la réalité historique : derrière le progrès économique, la colonisation allemande à Qingdao est imposée militairement comme à Shangai par les autres pays occidentaux ; elle suscite des soulèvements, la révolte des Boxers (1899-1900), qui assiègent pendant 55 jours les ambassades occidentales à Pékin. Une force d'intervention de huit pays (Allemagne, Autriche, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie) est envoyée en Chine, intervient à Pékin, massacre les insurgés et occupe la Cité interdite. Le maréchal de Waldersee, escorté à cheval par des Lanciers du Bengale britanniques dans la Cité interdite, se fait prendre en photo sur le trône de l'impératrice...

Cet héritage marquera l'histoire de la Chine et condamnera l'Empire, incapable d'avoir pu résister. Il est important de se rappeler de cette blessure nationale encore vive dans la mémoire chinoise, au moment où la Chine est l'objet de toutes les critiques à propos du Tibet, pour comprendre la réaction de cohésion ou de repli nationaliste d'une population chinoise, même à l'étranger, qui ne soutient pas pour autant la politique du gouvernement actuel.

L'autre image forte, et le film commence dans le bunker où les militaires allemands ont résisté pendant deux mois au siège anglo-japonais, c'est que les Japonais, même alliés de circonstance des Britanniques, ont ainsi infligé une deuxième défaite symbolique aux Européens dans cette partie du monde, ébranlant leur édifice colonial apparemment si solide et qui ne survivra pas à la deuxième guerre mondiale : la première avait été la mise en déroute de la flotte russe en mai 1905 à Tsushima par l'amiral Togo. Un symbole qui eut alors un retentissement mondial.

Gengis Khan, héros positif

Il faut aller voir "Mongol - l'incroyable destin de Gengis Khan", film germano-kazakh à participation très internationale qui retrace l'ascension de ce jeune guerrier intègre et son accession au pouvoir absolu, pour à la fois comprendre la fantastique dynamique qu'il a insufflée au peuple mongol et dépasser le cliché de l'ogre barbare hérité de nos livres d'histoire.

Grâce au réalisateur russe Serguei Bodrov, on caracole deux heures durant sans reprendre son souffle à travers les paysages grandioses du Kazakhstan et la course-poursuite-incessante et alternative entre le jeune Temudjin et ses ennemis littéralement héréditaires, partant d'une histoire d'individus pour aboutir à l'éclosion d'un empire. Bodrov n'est pas le premier à traiter le sujet puisqu'il existe au moins deux autres films sur le grand chef mongol, une production anglo-germano-américano yougoslave en 1965 et un docu-fiction anglo-allemand en 2004. 

Ce film est aussi un exceptionnel duel entre le Japonais Tadanobu Asano, qui incarne un Gengis Khan hiératique, implacable mais généreux, insensible mais amoureux, et le Chinois Sun Hong-lei, son frère de lait et de sang Jamukha devenu son roué rival et son ennemi juré. Et comme de toutes façons le film est intégralement en mongol, la véracité de leur jeu fait qu'on se trouve projeté dans un  moyen-âge asiatique (fin 12e siècle) totalement réel et crédible, avec des scènes étudiées au millimètre et un mouvement qui emporte l'action au galop des petits chevaux mongols.

C'est incontestablement une histoire d'hommes, où la violence ne se fait pas malgré les femmes mais à cause d'une femme - Hélène et la guerre de Troie - et une histoire d'affrontement où le "bon" triomphe parce qu'il est justicier mais magnanime et qu'il  se bat non pour lui mais pour son peuple, "pour les Mongols". Temudjin veut mettre fin aux incessantes guerres tribales pour imposer une loi unique à tous les Mongols, fondée sur le respect de l'intérêt collectif contre le pillage, sur le respect des femmes et des enfants qu'on ne tue plus, sur le respect du vaincu qu'on n'exécute plus, sur le dépassement des clivages tribaux en intégrant tout le monde dans une même armée.

Cette unification nationale se fait par les armées, et c'est donc logiquement que Temudjin va partir ensuite à la conquête de la Chine et du monde pour devenir le redouté Gengis Khan. Le film ne raconte que ses débuts mais donne les clés des victoires futures. En particulier, Serguei Bodrov montre de façon très claire  comment ce combattant solitaire est devenu chef de bande, puis chef de guerre. Comment les Mongols, qui chargeaient d'abord en hurlant avec des piques, désordonnés comme des Indiens peaux-rouge, ont appris à manoeuvrer le terrain avec les archers à pied et les combattants cuirassés à cheval. Le cheval, l'arc, la légèreté et la manoeuvre, ce sont déjà les clefs de la supériorité des Mongols, bien sûr avec le talent manoeuvrier de ce Napoléon des steppes.

On n'a qu'un souhait en sortant de ce spectacle, c'est qu'on ait droit prochainement à la suite de cet "Eastern", la version globalisée du Western traditionnel. Avec les mêmes acteurs !    

Revenir de Beaufort

Je m'étais promis d'aller voir le film après avoir lu le livre. "Beaufort", beau film de guerre, confirme mon appréhension : le film réduit toujours l'épaisseur du roman, et ce n'est pas parce que le réalisateur porte un nom de cèdre que John Cedar s'est aperçu qu'il était au Liban ni qu'il a su restituer les subtilités de Ron Leshem sur la guerre en général et le sacrifice qu'on demande aux jeunes de vingt ans tels que les avait si bien décrits par l'écrivain, et dont seule une poignée reviendra de Beaufort assiégé.

Sans enlever à la force du témoignage, car les acteurs sont très vrais dans leur souffrance physique et surtout morale, le film est clairement connoté, avec le drapeau israélien qui flotte fièrement sur le vieux château jusqu'à ce que l'explosion finale fasse disparaître dans un bouquet de feu ce qui n'était déjà plus depuis longtemps un monument historique. Parmi les spectateurs qui applaudissaient dans la salle parisienne où j'ai été le voir, je me suis demandé combien avaient compris que le roman n'était pas un témoignage à la gloire de Tsahal mais un questionnement critique de l'engagement israélien au Liban, dans la veine d'une littérature israélienne qui ne se laisse pas arrêter par la censure militaire pour poser les vraies questions, comme elle le fait aujourd'hui encore sur les opérations militaires à Gaza.   

Mais commençons par dissiper un malentendu : ce que Tsahal a fait sauter en 2000 n'était déjà plus qu'une forteresse en ruines, de surcroît recouverte d'une avalanche de béton entre 1982 et la fin de l'occupation israélienne. Si l'UNESCO faisait un décompte scientifique des outrages infligés au  monument croisé, elle verrait que les obus, les bombes et les missiles de tout type ont été généreusement déversés sur ce piton fortifié depuis des générations, et que les responsabilités de sa destruction sont à partager généreusement entre tous les camps. Voir les très belles photos des ruines du fort sur le site de Maxime Goepp.

En revanche, le film apporte une dimension intéressante en ce qu'il restitue bien le "jeu de Go" que représentent les batailles des nouvelles guerres asymétriques. Il n'y a plus d'ennemi désigné, à part le "salopard" générique identifié ici comme étant le Hezbollah, mais qui était le milicien palestinien quand Tsahal a pris ce fort d'assaut en 1982. Plus de Convention de Genève non plus, et le général blessé dans cet assaut raconte à l'un des défenseurs du fort en 2000 qu'ils n'avaient pas fait de prisonniers en 1982 car personne ne s'était rendu, façon de dire qu'ils avaient tué tout le monde.

Dans ce "jeu de Go", l'enjeu est de limiter se propres pertes en réduisant la marge de manoeuvre de l'adversaire. Beaufort est un point haut, un carrefour sur le damier, et les combattants doivent y rester terrés, quitte à ravaler leur frustration de ne pas aller faire des expéditions punitives contre ceux qui leur envoient des missiles. La victoire n'est plus de détruire l'adversaire, mais de durer en limitant ses pertes. Un peu ce que font les Américains en Afghanistan lorsqu'ils cantonnent leurs forces dans des bases fortifiées et donnent la priorité à la troisième dimension pour aller fraper un adversaire plus à l'aise sur le terrain puisqu'il se fond dans la population.

Préfiguration aussi de ce que sera le combat urbain futur, le foisonnement de caméras et de capteurs, avec une "salle de jeu" centrale surveillant tout sur des écrans et donnant en permanence par haut-parleur les alertes : "départ d'obus !", "impact !" Tandis que des mannequins montent la garde sur lers remparts, les soldats restent accroupis derrière des protections de béton et scrutent le paysage avec des caméras infra-rouge à vision déportée. Un autre type de guerre, où la qualité première n'est plus l'héroïsme dans l'action immédiate mais l'endurance et la capacité à encaisser les coups. Donc la force morale plutôt que le goût du risque.

L'arrêt au stand (suite)

C'est sous ce nouveau nom, "L'arrêt au stand", que le réalisateur Yves Bourgeois poursuit imperturbablement le tournage de la suite de "Confidences d'équipage", ou plus exactement les aventures du Charles De Gaulle en cours de grand carénage après son odyssée dans l'Océan indien, une suite dont la diffusion sur France 3 - Thalassa est prévue l'anée prochaine au moment de la remise à l'eau du porte-avions.

Après avoir présenté récemment quelques rushes du tournage de séquences très impressionnantes où l'on voit cet immense bateau sorti de l'eau et installé en cale sèche, à ses soutiens industriels et au nouveau chef d'état-major de la  Marine, l'amiral Forissier, en présence du responsable de Thalassa Georges Pernoud, Yves m'a envoyé les dernières images "de notre cétacé géant et ses perfusions branchées dans l'eau de mer (son élément naturel), le maintenant en coma artificiel durant les différentes opérations à coeur ouvert !"

Pour l'amiral Forissier, cette période d'IPER (indisponibilité périodique pour entretien et réparation), qui dure quand même quinze mois, est un peu "la révision des 500.000 km" du porte-avions. Un porte-avions dont il rappelle qu'il n'est pas un simple bateau "mais un bâtiment, car il vit et fonctionne vingt quatre heures sur vingt quatre tant qu'il est à l'eau, et ne s'arrête jamais de fonctionner".

Une vie qui ne s'arrête pas non plus pendant l'IPER car le réalisateur raconte qu'elle se poursuit à terre, avec un commandant du navire responsable des opérations et de la remise à flot en fin de travaux, ainsi que de l'entretien des équipages dont les caméras suivent le fil dans la continuité du précédent épisode, dans toutes ses dimensions humaines et techniques. Grâce aux caméras haute définition miniaturiséees mises au point par Sony, l'équipe d'ATOM production, qui porte bien son nom, a pu filmer jusqu'à l'intérieur des deux chaudières nucléaires, bien sûr une fois celles-ci arrêtées et démontées par les ingénieurs du Commissariat à l'énergie atomique et de la DGA. Le PDG de Sony France, Philippe Citroën, a pour sa part expliqué à cette occasion son enthousiasme pour le projet "notamment" parce qu'il est officier de réserve de la marine après avoir fait son service sur un dragueur de mines.

Contrastant avec l'hyper-technologie du bâtiment, les traditions du grand carénage font intervenir des techniques ancestrales qui se perpétuent sur les chantiers navals de Toulon. En particulier, les cales en chêne sur lesquelles repose la coque une fois le bâtiment à sec n'ont pas bougé d'un pouce sous les 45 000 tonnes du navire...

Le héros du K-Way

Pleuré de rire en allant le voir "Bienvenue chez les Ch'tis". Je ne suis pas le seul, nous sommes déjà neuf millions, mais je n'ai pas de complexe à dire tout le plaisir que j'ai eu à voir ce film sans prétention, sans budget monstrueux, d'un humour authentiquement populaire et sans ambitions commerciales - et s'il rencontre un succès commercial inespéré, c'est tant mieux !

Pourquoi cet enthousiasme ? Parce que je vais enfin pouvoir faire mon coming-out et avouer sans complexe que j'écoute très souvent "Rires et Chansons" quand je suis coincé dans les embouteillages, la radio la plus dé-stressante, et que je ne résiste jamais au bonheur de réécouter le sketch de Dany Boon qui s'appelle le "K-Way", condensé d'humour décapant et d'esprit ch'ti, avec tout ce qu'il faut comme accent authentique. Je recommande la version du K-Way disponible sur Youtube, plus condensée que la version intégrale sur Dailymotion, à savourer pour les détails quand on a plus de temps.

Dany20boon202 Voir apparaître Dany Boon en K-way rouge au tout début du film, avec l'arrivée du directeur de la Poste Kad Merad à "Beurk", sa prononciation de Beurgues, c'est voir le vrai héros du K-Way, celui qui porte le film de bout en bout et dont l'humour contagieux et bon enfant fait rire des salles entières.

Pas très intello ? D'accord, mais c'est un esprit qui n'en est pas mois décapant, faussement naïf et le plus souvent très exact sur la description des mille petits travers de notre vie quotidienne. Un esprit d'autodérision, comme celui des "Deschiens" dont j'ai retrouvé l'un des héros dans ce film, Philippe Duquesne. Irrésistible dans sa naïveté, comme Line Renaud en mère ch'ti et Michel Galabru, dans une trop brève apparition en patriarche provençal. Avec en plus le "Printemps du cinéma" avec toutes les salles à prix réduit, ce serait dommage de se priver d'aller voir les Ch'tis dans leur jus.

Europe, massacres et religions

400pxsiege_of_vienna_1529_by_pie_2 Téléscopage salutaire proposé samedi soir sur Arte, une chaîne qu'on peut regarder sans jamais perdre son temps contrairement à toutes les autres ou presque : dans la série "Les grandes batailles", un film sur le siège de la Vienne catholique en 1529 par les Ottomans en début de soirée, puis un second sur l'effroyable massacre en 1631 de la protestante Magdebourg par l'armée catholique de Tilly, la coïncidence de ces deux épisodes est un utile rappel sur une Histoire de l'Europe qui n'a jamais été linéaire et où aucun camp n'a jamais eu la légitimité de la violence.

"Le siège de Vienne", premier d'une série de deux racontant les deux sièges de Vienne par les armées ottomanes en 1529 (samedi 8) puis en 1683 (la semaine prochaine), est une superbe reconstitution événementielle, humaine mais aussi technique, d'un long siège de la capitale de l'Autriche devenue le dernier bastion de l'Europe chrétienne face à la déferlante des armées de l'Islam. Un film précis mais sans manichéisme, expliquant la supériorité des Ottomans non pas dans leur message mais dans la technique de siège et de combat, la force de leur cavalerie et la compétence de leurs archers.

Retranchée derrière ses remparts menacés par les sapes de l'assiégeant, la garnison catholique n'est pas seulement forte de sa foi - chacun des deux camps étant convaincu de sa supériorité spirituelle - mais sait utiliser l'arme de l'intelligence au sens de l'exploitation du renseignement, et déjoue ainsi les plans d'attaque souterraine des sapeurs turcs et des généraux de Soliman le Magnifique.

Tout juste peut-on se demander in fine si la pluie torrentielle qui désavantage les assaillants brusquement noyés dans leurs tranchées et alourdis par la boue n'est pas une manifestation de la Providence, mais le récit d'Arte se contente d'expliquer que la perception de cette victoire des assiégés sur l'agresseur turc, sur l'Infidèle, va faire le tour de l'Europe grâce à un éditeur allemand de Nuremberg venu recueillir des témoignages, tel un envoyé spécial de l'époque, et donnant à cette victoire une dimension épique et un symbole politique, intellectuel et religieux qu"il conservera pour les siècles à venir.

Sans transition, "Le siège de Magdebourg", sur le siège de la riche ville marchande et protestante de Magdebourg sur l'Elbe, au printemps 1631 par une coalition de mercenaires catholiques de toute l'Europe commandés par le Wallon Jean t'Serclaes, comte de Tilly, qui a déjà maté l'insurrection de la Bohême, nous montre cette fois les Catholiques en position de massacreurs sans merci. Cette bataille est le pic d'une "Guerre de trente ans" qui a ensanglanté l'Allemagne dans des combats sans fin entre Catholiques et Protestants, entre l'Empire romain et les Princes, au détriment d'une population civile urbaine et paysanne saignée et durablement meurtrie.

Cette fois encore, le récit est sobre, historique et précis, avec une profusion de témoignages de spécialistes, historiens, épigraphes, archéologues, entrecoupés d'une reconstution romancée autour d'une famille protestante et d'un capitaine catholique dont les témoignages nous sont réellement parvenus. Pas de manichéisme là non plus, l'issue des armes n'est pas liée à la supériorité d'une cause sur l'autre mais à l'indécision des notables de la ville comptant sur l'arrivée des troupes amies du roi Gustave II Adolphe de Suède, qui finalement n'arriveront pas à temps. Pas de vision caricaturale non plus du général Tilly, qui laisse ses mercenaires massacrer la polulation mais épargne les trois mille protestants réfugiés dans la cathédrale, dont il a fait éteindre l'incendie, et dans le monastère catholique.

Quel rapport entre ces deux histoires ? Aucun, si ce n'est qu'elles sont toutes les deux au centre de notre patrimoine culturel, et que si l'Europe a des racines chrétiennes pour certains, elle a surtout des cicatrices religieuses qui ne seront apaisées qu'avec l'émergence d'une pensée pensée laïque et tolérante au 18e siècle qui mettra fin aux guerres de religion. Merci, Arte ! 

Le dernier départ d'Arafat

Document passionnant, cet après-midi sur France 5, "Les derniers jours de Yasser Arafat", réalisé par Emmanuel François-Sappey, retrace la fin douloureuse du leader palestinien retranché dans la Mouqatta, affaibli par des mois de siège militaire intensif, évacué d'urgence et hospitalisé en France le 29 octobre 2004, où il meurt le 11 novembre, et dont le corps sera finalement rapatrié pour être inhumé chez lui en Cisjordanie, dans cette même Mouqatta.

Arafata20in20pjs Sans spéculer ni romancer sur l'hypothèse d'un empoisonnement, le réalisateur suggère cependant que la cause de cette mort reste incertaine, citant le rapport des médecins français du Val de Grâce lesquels concluaient sur l'incertitude finale en n'écartant définitivement aucune hypothèse, sauf et catégoriquement celle du SIDA et celle d'un cancer.

Contrastant avec le départ bousculé du malade de Ramallah, la cérémonie des honneurs rendus à la dépouille par la Garde républicaine à Villacoublay était très formelle et officielle : un dernier hommage spécifique de la France, mal compris dans beaucoup d'autres capitales, qui rappelle le lien particulier qui unissait la politique française au dirigeant palestinien et à ce qu'il avait pu représenter pour une solution au conflit israélo-palestinien, conflit resté dramatiquement irrésolu à ce jour.

Interviewé dans ce reportage, un ancien responsable du Shin Beth reconnaît lui-même qu'Israel a sans doute fait une erreur en ne jouant pas la carte Arafat, dernier facteur d'unité d'une réalité palestinienne très explosive et qui ne cesse depuis de montrer la profondeur de ses divisions, avec des factions islamistes devenues à l'évidence incontrôlées.

Ce dernier départ d'Arafat salué par les soldats français, c'était en réalité son troisième départ sous escorte militaire française. La première fois c'était à Beyrouth, le 30 août 1982, lors du déploiement de la première Force multinationale. Arafat était arrivé précédé par un command-car et une jeep de Légionnaires français, un petit détachement de la Assifah palestinienne lui avait rend les honneurs, mais c'étaient les snipers français de la FMSB qui, sur les toits ou sur des camions, assuraient sa sécurité, et des Légionnaires qui l'avaient escorté jusque sur le bateau. Dans cette foule importante sans être immense, au milieu du port en ruines, le plus impressionnant à ce moment-là était le silence total, irréel, qui avait entouré cette brève cérémonie, lourde de tension et d'émotion. C'éait une page d'Histoire qui se tournait, et même si personne ne pouvait imaginer les massacres de Chatila deux semaines plus tard, les combattants palestiniens avaient le coeur gros de quitter leurs familles et la population des réfugiés dans des camps laissés sans protection.

La seconde fois, c'était un an plus tard en 1983. Le gouvernement français avait envoyé ses militaires pour extraire Yasser Arafat curieusement revenu à Tripoli, au nord Liban, où il s'était retrouvé assiégé à la fois par l'armée syrienne et par la marine israélienne, dans une aventure qui ne pouvait de toute façon déboucher sur rien.

Aujourd'hui que reste-t-il d'Arafat ? Un mausolée à la Mouqatta, que le président américain a délibérément ignoré lors de sa récente visite à Ramallah ; une Autorité palestinienne contestée avec un personnel politique passablement discrédité ; un camp palestinien profondément divisé, avec une nouvelle génération de jeunes exaltés qui n'ont connu que la violence et cèdent aux discours extrémistes et suicidaires. Un gâchis monstrueux, qui met autant en danger la sécurité d'Israël que la paix mondiale. La question posée par ce reportage est pertinente : la liquidation politique et physique de Yasser Arafat était-elle une bonne idée ? "Non", répond l'ex-responsable du Shin Beth, "pour le simple intérêt égoïste des Israéliens, et sans même parler de l'intérêt des Palestiniens, c'était une très mauvaise idée".

Au fait, ce documentaire sera rediffusé deux fois sur France 5, demain dimanche et dans huit jours. A ne pas rater.

La saga du CDG en IPER

Dans un billet du 24 octobre, sous le titre "projet en cale sèche", j'avais écrit que Le réalisateur Yves Bourgeois, auteur du remarquable reportage long-métrage filmé sur le porte-avions Charles de Gaulle "Confidences d'équipage" ("les tripes du porte-avions"), manquait de financements pour réaliser la suite, le film sur le "Grand carénage". Sa ténacité a payé, le projet vient de repartir durablement, avec pour titre provisoire "Arrêt au stand - dans les secrets du chantier de l'impossible".

Non seulement Bourgeois a réuni le fameux tour de table regroupant un nombre suffisant d'acteurs industriels pour financer le projet aux côtés de la Marine nationale, mais il a obtenu le soutien de la chaîne France 3 pour une future programmation de ce film hors du commun par rapport au format de l'émission. Merci à Thalassa et à son producteur, Georges Pernoud !

Sans perdre une seconde, le réalisateur a déjà rejoint l'équipage du porte-avions et les pilotes qui poursuivent leur entraînement pendant l'immobilisation du porte-avions. A l'occasion d'une "carrier week", une secteur de la piste de la base aéronavale de Landivisiau, à côté de Brest, a ainsi été "redécoupée" au gabarit du pont d'envol, pour permettre aux hommes de pont et aux pilotes d'enchaîner les mouvements en taille réelle, roulis en moins et évidemment sans les catapultes.

Le projet est de filmer le porte-avions tout au long des quinze mois de son IPER (Indisponibilité périodique pour entretien et réparation). Sans attendre le financement, Bourgeois et son équipe de l'agence ATOM avaient filmé l'arrivée du PA à Toulon, le 31 juillet 2007, jusqu'au bassin Vauban où il a été mis en cale sèche. Un pari sur l'avenir qui leur a réussi.

Depuis, ont été programmées les séquences les plus importantes, dont le démontage des deux chaudières nucléaires et leur vérification au centre de Cadarache du Commissariat à l'énergie atomique. Un autre document rarissime qu'il sera important de conserver pour le patrimoine de la mémoire. Pour ce travail dans les profondeurs du navire, l'équipe d'Yves Bourgeois va utiliser les mêmes techniques déjà employées avec succès pour "Confidences d'équipage", les caméras haute définition permettant de filmer en lumière ambiante, même très faible.

  Les pilotes ont également un entraînement prévu sur un porte-avions américain, le USN Enterprise (voir sur le blog de Jean-Dominique Merchet), le Rafale ayant déjà effectué dans le passé des appontages et catapultages sur des porte-avions américaibns. Une autre séquence prometteuse de ce projet.