Al-Qaïda s'attaque au pétrole

Trouvée dans L'Orient Le Jour, citant lui-même des agences de presse, l'information que l'Arabie saoudite a déjoué des attentats qu'al-Qaïda projetait contre des sites pétroliers est passée plutôt inaperçue, alors qu'elle est lourde de signification. L’Arabie saoudite a en effet annoncé l’arrestation en six mois de 701 islamistes de différentes nationalités, dont des Africains et des Asiatiques, qui projetaient des attentats notamment contre des sites pétroliers du royaume, premier exportateur de pétrole au monde.

Première évidence : contrairement à ce que veulent nous faire croire les intégristes occidentaux (les "néo-cons" et autres adeptes du "choc des cultures"), l'intégrisme islamiste n'est pas cette image absurde d'un islam obscurantiste opposé à l'occident, mais un extrémisme contre lequel le monde musulman se bat lui-même depuis plus de trente ans, voire plus en Egypte, un combat qui est une réalité quotidienne pour tous les musulmans modérés depuis les pays du Golfe jusqu'au Maghreb en passant par un certain nombre de pays musulmans non arabes, surtout en Asie.

Deuxième évidence, la nébuleuse d'al-Qaïda ne cible pas principalement les pays occidentaux, même si les menaces récurrentes de ses porte-parole ne sont pas à prendre à la légère, mais elle vise également le monde musulman où elle entend étendre son influence, du Pakistan à la bande sahélienne, où elle est très active à étendre ses réseaux, avec bien sûr les théâtres irakien et afghan. Al-Qaïda, que nous le voulions ou pas, est un adversaire en guerre contre tous et doit être affronté comme tel.

Troisième évidence, les stratèges d'al-Qaïda visent désormais le nerf de l'économie mondiale, la circulation du pétrole. Qu'il s'agisse des gisements, des plates-formes off-shore, des pétroliers (comme le pétrolier français Limbourg ci-contre, attaqué en 2002) ou des oléoducs, les attentats avérés ou déjoués sont nombreux et révèlent un plan cohérent, avec comme point d'effort la production pétrolière arabo-iranienne sortant du Golfe par le détroit d'Ormuz, et de laquelle l'économie mondiale, le cours du brut et le prix du pétrole sont étroitement dépendants.

Selon les autorités saoudiennes, les personnes arrêtées cherchaient à « relancer les activités criminelles dans le royaume », qui depuis mai 2003 avait été le théâtre d’une vague d’attentats ayant fait plus de 100 morts, en recrutant des activistes "dans des pays asiatiques et africains pour mener des opérations en Arabie saoudite (...), mettant à profit les facilités accordées aux fidèles musulmans se rendant à La Mecque pour le pèlerinage annuel ou la Omra (petit pèlerinage) . Les cellules démantelées et dirigées de l’étranger visaient en premier lieu des installations économiques dans le royaume."

Dans la province orientale, riche en pétrole, les forces de sécurité ont arrêté des membres d’une cellule, contrôlée par des immigrants africains, qui « cherchaient, en nouant des relations avec des employés du secteur pétrolier, à se faire recruter dans des sites pétroliers », notamment le site d'Abqaïq. Dans un message du n° 2 d’el-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, saisi sur le chef de cette cellule à dominante africaine, l’adjoint d’Oussama Ben Laden recommande « des collectes d’argent » et promet l’envoi en Arabie saoudite de jihadistes en provenance « d’Irak, d’Afghanistan et d’Afrique du Nord pour attaquer des installations pétrolières et les forces de sécurité ». La crise pétrolière n'est pas derrière nous, décidément.

Liban: l'unité par l'armée ?

Etonnant Liban, qui tente de refaire son unité nationale autour du seul modèle de cohésion multicommunautaire réussie, l'institution militaire. C'est ce que vient de rappeler le général Michel Sleimane, nouveau président de la République et qui vient donc de passer le relais à un nouveau chef d'état-major.

 Dans son premier discours véritablement politique, le nouveau président s'est adressé aux cadres de l'armée libanaise venus le féliciter au palais présidentiel, une manifestation discrète mais dont on a le récit complet dans L'Orient Le Jour, le remarquable quotidien francophone libanais qui survit à toutes les tempêtes et dont le site internet est très riche - je vais du reste m'abonner sans attendre pour avoir accès à ses remarquables archives.

Rappelant que "la doctrine de l’armée repose essentiellement sur la sauvegarde de l’unité nationale", le nouveau président a mis en relief l’expérience "réussie" de l’institution militaire en termes de dévouement, de sacrifices, de culture nationale et surtout, de convivialité que nourrissent le travail d’équipe et l’esprit d’entraide, un modèle qui va bien au-delà du cadre militaire : "la caractéristique du Liban est sa coexistence. Sa valeur réside dans son pluralisme communautaire".

"Nous avons mis en application cette règle au sein de l’institution militaire qui, lorsqu’elle agit en tant qu’institution, le fait dans l’esprit d’une équipe solidaire. Nos décisions sont prises de manière collégiale, au sein d’un groupe de travail qui a été capable de prendre les bonnes résolutions. C’est précisément ce qui a consolidé l’unité nationale", allusion au fait que l'armée a su garder ses distances dans les derniers affrontements politiques.

Son successeur comme chef d’état-major, le général Chawki el-Masri, a assuré le président que l'armée continuerait à oeuvrer de manière collégiale et par le biais de la concertation, "comme vous nous l’avez appris", et cela afin de "garder l’institution de l’armée au service de l’ensemble du peuple libanais".

Et pendant que les responsables politiques des deux camps hier affrontés s'échangent des fleurs (également empruntée à L'Orient Le Jour, cette photo surréaliste d'un autre général, le pro-syrien Michel Aoun, offrant une fleur au premier ministre sunnite Fouad Siniora), les Libanais se prennent à rêver d'une entente un peu plus durable. La trêve, en tous cas, devrait durer jusqu'aux prochaines législatives, chaque communauté restant persuadée que le résultat de ces élections fera pencher en sa faveur le fragile équilibre communautaire.

Revoir le colonel De Gaulle

P1010413 Rencontre insolite, au musée des blindés de Saumur, avec le colonel De Gaulle en casque et uniforme de tankiste devant son char Renault FT-39, avec une expression grave et un regard hautain vers on ne sait quel horizon sombre, en mai 1940...

P1010410 Le mannequin qui représente le général Leclerc appuyé sur sa canne devant son camion-PC, avec une expression à demi souriante, reflète sans doute l'horizon éclairci de la campagne de libération de la France en 1944. Tempérament différent, destin différent...

Pas loin d'eux, impassible et taciturne, le général de Lattre assis dans sa jeep complète cette nouvelle "Allée des grands hommes" dont on attend avec impatience de voir si les prochains P1010394 seront Montgomery, Patton, Joukov et... Guderian ou Rommel, puisque ces grands hommes ne peuvent être que des acteurs majeurs des batailles de chars.

P1010381 Peu connu et mal placé, dans l’ancienne usine de la SEITA en sortie sud de la ville de Saumur, loin de la Loire et de l’Ecole de cavalerie, le musée des blindés mérite pourtant d’être vu et revu, car on peut y trouver chaque fois une lecture différente, et chaque fois une scénographie retravaillée.

Historique, car il est une collection sans doute unique au monde de tous les types de chars depuis leur apparition en 1917 ; technique, car il est un concentré de savoir-faire puisqu’ici P1010373 la conservation se prolonge par une restauration qui fait que près de la moitié des chars du musée sont en état de rouler ; militaire, car il permet de retracer l’évolution symétrique du bouclier et de la cuirasse, du blindage et du canon, de la protection et de la mobilité.

Impressionnants de fragilité, les chars de la première guerre mondiale comme ce FT- 17 (plus haut à droite) sont de balourds tracteurs recouverts d’une tôle à peine épaisse et sous-motorisés. Puis la course au réarmement dans les années trente et quarante permet, sur une même rangée, de visualiser le bond technologique fait par l’armée allemande depuis le Panzer 1 jusqu’au redoutable Panzer 5 "Panther" et au Tigre, avec le monstrueux Tigre royal qui se révélera trop lourd (ci-dessus à gauche).

P1010391_2  Face à la puissance allemande, qui contraste avec le char italien Fiat Ansaldo sous-armé d'un petit canon de 20 mm, les chars russes construits en grande série et rustiques (KV1, T-34/76, T-34/85), de même que les chars américains (Lee, Sherman - à gauche) et les chars légers britanniques (Matilda, Valentine) surclasseront les divisions blindées allemandes par le nombre mais aussi par la tactique.

P1010405 Le musée raconte aussi l'après-guerre, les protoypes monstrueux jamais poursuivis comme l'AMX-50, la suprématie industrielle du char américain, les premiers chars armés de missiles (AMX-13/SS11), et jusqu'à l'impressionnant missile nucléaire P1010423_2tactique Pluton (à droite) sur chassis de char AMX-30.

  Les responsables du musée font leur marché un peu partout, y compris sur les conflits les plus récents, et c'est ainsi que lui sont arrivés non seulement des T-62 mais, parmi les plus récents, des T-72 et T-80 (à gauche) d'origine russo-ukrainienne mais laissés sur les champs de bataille du Moyen-Orient (guerre du Golfe 1991, Irak 2003, etc) et en cours de restauration. L'Histoire ne s'arrête pas au passé mais au futur puisque la visite se termine sur le char Leclerc, considéré comme l'aboutissement technologique du genre et toujours en service.

Electron libéral

Le tout nouveau secrétaire d'Etat à la Défense, Jean-Marie Bockel, est l'un des personnages les plus atypiques de la scène politique française : passé du chevènementisme au blairisme en traversant en diagonale le parti socialiste, ce social-libéral n'a pas freiné à temps et a terminé sa trajectoire dans la nouvelle majorité présidentielle, où il n'a pas de complexe à jouer les gauchistes de service comme il l'a fait comme secrétaire d'Etat à la coopération en dénonçant la "Françafrique".

Je relisais un édito de François Soudan dans Jeune Afrique du 20 janvier, intitulé "France-Afrique : il faut sauver le soldat Bockel !", qui racontait que, lors de ses voeux du nouvel an à la presse, le fougueux secrétaire d'Etat à la Coopération avait en quelque sorte brûlé ses vaisseaux en condamnant les mauvaises pratiques de la France en Afrique et appelant le président à une rupture de ces traditions.   

L'article déroulait les désaveux publics infligés par le président et son entourage à ce ministre récalcitrant et peu respectueux des chefs d'Etat africains, une évolution laissant Bockel en marge : "un retour au galop de l'afro-réalisme, donc, auquel le soldat Bockel ne se résigne pas pas, lui qui se refuse à imaginer que le président de l'ouverture soit, en matière africaine, celui d'une certaine continuité". François Soudan concluait pourtant, avec la prudence et le flair politique qui le  caractérisent, qu'il fallait quand même surveiller le voyage du président sur le continent africain... Voyage au cours duquel, en Afrique du sud, Nicolas Sarkozy a annoncé la rupture avec le déploiement militaire traditionnel de la France en Afrique !

Et voici donc le "soldat Bockel", colonel de réserve de l'armée de Terre, propulsé dans un autre univers où il va pouvoir révéler ses talents d'agitateur, bretteur et anti-conformiste. Déjà pressé de montrer qu'il n'a pas été "rétrogradé" en changeant d'affectation, il a aussitôt précisé qu'il était certes secrétaire d'Etat à la défense chargé des Anciens combattants, mais qu'il s'occuperait aussi "de défense citoyenne, de réserve, et du lien armée-nation".

Pour Hervé Morin, comme pour tous les ministres de la Défense, la présence d'un secrétaire d'Etat fougueux et dynamique peut être un soutien comme une source d'insomnies. Avec la prochaine sortie du Livre blanc sur la défense et la sécurité, suivie dans quelques mois de la présentation de la prochaine loi de programmation militaire qui liera la défense de la France pour cinq ans, il ne faudra pas compter sur ce nouveau secrétaire d'Etat pour assister passivement aux débats. Tant mieux, il est important que le débat ne soit pas occulté, il n'y manquait qu'un électron libre !

Un Poilu très européen

Pied-de-nez de l'Histoire, le dernier survivant des Poilus de Verdun n'est pas un Français, mais un Franco-Italien qui a fait deux guerres puisqu'il s'est battu d'abord en France contre les Prussiens, puis en Italie contre les Autrichiens, et se refuse aujourd'hui à être un héros national et à être enterré au Panthéon.

Lazzaro Ponticelli, seul survivant depuis quelques jours de la Grande Guerre, est né en Italie le 7 décembre 1897. Arrivé en France tout seul à l'âge de neuf ans, pour rejoindre ses frères déjà émigrés, il s'engage en 1914 sans avoir l'âge d'être mobilisé, mais parce qu'il veut se battre pour le pays "qui lui a donné à manger". C'est donc dans la Légion étrangère qu'il se bat la première année de la guerre dans les tranchées, jusqu'à ce que l'entrée en guerre de l'Italie en 1915 le rende mobilisable côté italien - il n'a pas encore la nationalité française - voir le récit détaillé sur un blog à visiter.

C'est contraint et forcé qu'il est amené jusqu'en Italie, mobilisé dans les Chasseurs alpins, et qu'il découvre l'autre front, la guerre italo-autrichienne où il se bat tout aussi vaillamment, sans se départir d'un a priori humaniste qui lui fait prendre des risques pour les blessés, même ceux de l'autre camp. Il devra attendre sa démobilisation côté italien pour regagner la France et s'y installer définitivement

En 1939, devenu Français, il n'est pas mobilisé mais souffre de la défaite et de l'occupation : il rejoindra la résistance en 1942, par volonté de défendre sa patrie d'adoption - alors même que l'Italie est entrée en guerre avec la France.

Si la France lui a donné la Croix de guerre, l'Italie l'a fait chevalier de Vittorio Veneto, une grande victoire italienne sur l'adversaire, et médaillé de la Grande Guerre. La Légion d'Honneur qu'il arbore est toute neuve, elle lui a été attribuée en 1996, sous la présidence de Jacques Chirac, rappelle-t-il avec un sourire malicieux.

Volontaire mais pas militariste, patriote mais pas nationaliste, Lazzaro - devenu Lazare - Ponticelli est une figure aussi célébrée aujourd'hui en Italie qu'en France, mais cela ne l'émeut pas. D'autant qu'il a gardé toute sa tête : à l'idée d'avoir des obsèques nationales, il répond que "ce serait injuste pour tous les autres, tous ceux qui n'y ont pas eu droit". Sa famille a demandé pour lui le droit d'être enterré dans le caveau familial, tout simplement !

Passions de femmes

Couverture2bblog_2 Rendons hommage à ce qui est à l'opposé du fameux calendrier Pirelli, lequel rend un hommage très dévoilé aux femmes, en signalant le calendrier publié cette année par l'armée de Terre avec uniquement des photos de femmes en uniforme, intitulé "Passions de femmes" et diffusé au profit de la CABAT, la Cellule d'asssistance aux blessés de l'armée de Terre.

Il y a quelques années, le SIRPA Terre avait déjà fait parler de lui avec un magnifique calendrier consacré aux femmes combattantes. Curieusement, ce calendrier avait surtout été critiqué dans l'institution militaire par les femmes elles-mêmes, qui trouvaient que le parti pris esthétique réduisait les femmes militaires à un rôle de figuration réservé aux plus belles...

Photos2bmars L'édition 2008 prend un parti totalement différent : montrer douze femmes en uniforme, sous un aspect presque banal dans leur tenue de sortie ou leur tenue de combat, et les présenter à côté dans leur passion "civile" : musicienne d'un orchestre rock, parachutiste, peintre, skieuse de compétition, footballeuse, judoka, escrimeuse ou championne de Taekwondo, dresseuse de chien, etc.

Rien d'agressif, rien de macho, mais au contraire un témoignage parlant sur des femmes bien dans leur peau et dans leur uniforme. Normal, puisqu'il est le résultat d'une création de femmes, l'adjudant-chef Sabine Rogez (à gauche sur la photo), de la direction de la communication de l'ENSOA, et le caporal-chef Fabienne Savès (à droite) du Centre national de production et d'image de Saint-Maixent l'Ecole. Avec la collaboration bénévole du photographe Christian Deny (au centre), elles ont mis en scène des femmes militaires toutes volontaires et bénévoles, puisque la vente de ce calendrier est faite au profit des blessés de l'armée de Terre.

Et pour être encore plus transparentes dans leur démarche, Sabine et Fabienne ont ouvert un blog pour raconter le cheminement spontané et la fabrication artisanale de ce calendrier hors du commun. Bravo les filles ! Le calendrier est vendu par le Sirpa Terre ou sur demande (contre 15 € + 3€ de frais d'envoi) à : Sabine Dussart/Rogez, 22 route de Saint-Maixent, 79260 Sainte Neomaye.

Paradoxes du Golfe

Alors que les dépenses d'équipement militaire continuent à augmenter chez les riverains arabes du Golfe persique, face à une hypothèse de déstabilisation de l'Iran, ce pays reste leur partenaire naturel et la zone franche de Dubai est plus que jamais le poumon commercial entre l'Iran et le reste du monde.

Paradoxe révélateur, alors que le tarmac de l'aéroport international d Dubai était envahi cette semaine par les équipements les plus sophistiqués du monde entier, les avions de ligne iranien continuaient à se poser tout à côté, participant à l'incroyable ballet de ce qui est devenu un des "hubs" les plus actifs au monde, carrefour entre l'Asie, l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Europe.

Le paradoxe n'est pas dans la présence iranienne. Cette présence fait partie de la normalité et la solidarité économique est étroite non seulement entre l'Iran et les Emirats, mais avec l'ensemble des pays producteurs de pétrole de la région : une crise dans le Golfe, et c'est immédiatement une crise pétrolière majeure, régionale et mondiale.

Du reste, l'Iran n'est pas mentionné ici dans les conversations ni dans la presse, ou très peu, tant l'idée d'un bombardement sur ce pays paraît extravagante, vue du Golfe et surtout au vu de la catastrophe durable en Irak. La moindre étincelle en Iran, et c'est l'embrasement prévisible du Liban au Pakistan, à travers la Syrie, l'Irak, l'Iran et l'Afghanistan. Du reste, c'est la situation dans le sous-continent indien qui préoccupe le plus les éditorialistes du Golfe avec une inquiétude perceptible sur la situation au Pakistan tout proche et sur la stabilité dans l'Océan indien.

Paradoxe encore, l'avion qui ramène du salon de Dubai les industriels européens longe le Golfe par la rive iranienne et pénètre profondément en territoire iranien pour contourner l'Irak insécure par l'est, avant de tourner vers la Turquie à l'ouest. Il cotoie la région enneigée du mont Ararat, cher au coeur des Arméniens, et survole le lac de Van, au coeur de la grande province kurde à cheval sur quatre pays.

Cette région, justement, est menacée par d'autres facteurs d'inquiétude, de crises latentes ou à venir. L'armée turque, les milices kurdes, l'armée iranienne, le vide laissé par l'armée irakienne disparue... Aujourd'hui, l'ennemi n'est plus un adversaire identifié, déclaré, prévisible. Il est plutôt l'incapacité des grandes puissances à maîtriser l'imprévisibilité et à respecter le règlement des crises par une approche multilatérale et négociée.

Guerre sans pilote

  Indicateur intéressant de l'évolution du savoir-faire militaire, le salon aéronautique de Dubai, dans le Golfe, présente cette année côte à côte les super-avions de combat dérivés de la guerre froide et les aéronefs sans pilote qui, utilisés en Afghanistan, sont passés du statut de prototypes à celui d'outils de combat pleinement opérationnels. Principalement consacré à l'aéronautique civile, avec cette année les succès d'Airbus en commandes d'A380 et A350, ce salon comporte un volet militaire qui est une vitrine révélatrice à la fois des technologies et de l'évolution des besoins opérationnels.

Toujours en tête des technologies mais toujours aussi peu exporté, le Rafale de Dassault reste incontestablement l'avion de combat multirôle de référence, largement au niveau sinon en avance de ses concurrents européens et américains, notamment le F-16 dont la force principale vient de ce qu'il a été produit à des milliers d'exemplaires, un avantage pour le coût, les pièces, la maintenance et l'interopérabilité. Mais cette avance du Rafale ne durera que jusqu'au jour où les avions de la génération du F-35 américain Joint Strike Fighter apparaîtront sur le marché.

Remarquable, le come-back des avions russes avec une technologie et une industrialisation davantage fiabilisées, et des solutions qui les conservent dans le peloton de tête dans leur catégorie, comme les MiG et les Sukhoi proposés à l'exportation et qui intéressent de nombreux pays, de l'Asie au Maghreb.

Mais ces armements appartiennent quand même à la guerre conventionnelle, entre adversaires déclarés et déployés en bataille. Dans les conflits dits "assymétriques", où l'adversaire est souvent mal identifié et utilise des techniques de combat indirectes ou totalement non-conventionnelles, le recours à des solutions limitant les risques pour les forces engagées est de plus en plus nécessaire, quand on voit les bilans de pertes militaires en Irak et en Afghanistan.

Avions sans pilote, donc économes en vies humaines, les drones sont désormais répartis en deux catégories, les drones d'observation (Unmanned aerial vehicule - UAV : ci-contre et en bas, le drone britannique HERTI) et les drones de combat (unmanned combat aerial vehicle - UCAV). Ces derniers ne sont pas seulement les projets futuristes ou démonstrateurs technologiques comme le Neuron de Dassault ou le Taranis de BAE Systems, qui préfigurent les combats aériens de demain. Ce sont des UCAV plus petits mais déjà capables de tirer des roquettes ou des missiles ou de lâcher des bombes en  toute invulnérabilité pour le tireur, celui-ci pilotant son avion à distance.

C'est ainsi que le MQ-9 Reaper de General Atomics (non illustré ici) a lancé le 7 novembre des bombes de précision GBU-12 à guidage laser, après avoir expérimenté le 27 octobre le tir de missiles AGM-114 Hellfire. Pas en essai mais en réalité, en Afghanistan et sur des cibles réelles. Equipant à la fois les forces américaines et britanniques sur ce théâtre, le MQ-9 est le successeur du MQ-1 Predator, et peut emporter à la fois quatre missiles et deux bombes, ce qui est considérable pour un drone et constitue un changement majeur sur le champ de bataille.

La Royal Air Force a également commencé à utiliser en Afghanistan le système HERTI dans le cadre d'un programme de coopération avec BAE Systems. Ce drone, dont les spécifications ne sont pas précisées par le constructeur, est capable de décoller, d'accomplir sa mission et d'atterrir par la commande d'une souris d'ordinteur, à partir d'une station de contrôle au sol présenté avec l'appareil au salon de Dubai. Il s'agit aparemment d'un drone essentiellement consacré à la surveillance (maritime, côtière, frontière, d'infrastructures) doté d'une grande précision de navigation et d'acquisition et transmission d'imagerie, et avec une autonomie de 24 heures.

Le courage de Paul Tibbets

La mort du pilote américain qui a largué la bombe atomique sur Hiroshima, Paul Tibbets, fait l'objet dans la presse et sur un certain nombre de blogs de commentaires univoques, qui mettent sur les épaules d'un seul homme une responsabilité qui le dépasse infiniment puisqu'elle est en réalité partagée par deux pays : les Etats Unis et le Japon.

Mais il faut commencer par lire le remarquable historique que j'ai trouvé sur Agoravox, qui décrit techniquement comment la première bombe a été larguée le 6 août 1945, comment la seconde devait toucher Kokura le 9 août mais a finalement été lancée contre Nagasaki à cause de la météo, et comment une troisième était prête au cas où les Japonais ne capituleraient toujours pas. Deux ont suffi pour faire plier la dictature japonaise et arrêter brutalement le conflit. Au lieu de cela, il a fallu des dizaines de villes allemandes incendiées et rasées par les bombardiers classiques, dont Dresde et Hambourg mais beaucoup d'autres, avec des centaines de milliers de victimes. Bombardements menés par des centaines de pilotes britanniques et américains qui, contrairement à Tibbets, n'ont jamais été nommément cités ou mis en cause.

Accessoirement, l'Histoire n'a retenu que le nom de Paul Tibbets, et un peu oublié celui du pilote de Nagasaki, Frederick C. Bock, mort d'un cancer en 2000. Mais le seul responsable politique de la décision d'utiliser cette arme de destruction massive était le président américain Harry Truman, et l'Humanité lui doit d'avoir eu le courage de le faire car ce n'était certainement pas une décision facile : le régime militaire qui dirigeait le Japon continuait une guerre qui avait dévasté toute l'Asie pendant cinq ans et prenait désormais en otage sa propre population. L'Allemagne nazie avait capitulé le 8 mai, militairement écrasée par la coalition alliée, mais le Japon continuait la guerre imperturbable, jusqu'à assumer son autodestruction avec des suicides collectifs de militaires japonais et de leurs familles.

Je lis dans certains commentaires que Tibbets n'a jamais exprimé de "repentance". Pour autant je n'ai jamais lu qu'il ait fait du triomphalisme et il devait certainement avoir des cauchemars, comme beaucoup de militaires ayant dû appliquer des décisions qui les dépassaient. Car ce pilote ne faisait qu'appliquer une décision décidée au plus haut niveau politique, dont la légitimité reste encore aujourd'hui fondée aux yeux de l'Histoire : elle a permis de mettre fin à un conflit meurtrier déclenché par une dictature sans foi ni loi, et surtout sans aucun respect pour la dimension humaine, qu'ils s'agisse des pays occupés ou de la propre population nippone.

A ce sujet, la repentance est un sentiment qui honore le pays qui en est capable. Les Etats-Unis l'ont largement démontré, même sur leur Histoire la plus récente. Par contraste, il est étonnant qu'encore aujourd'hui, le Japon s'érige en victime sans accepter la moindre repentance pour les massacres commis de sang-froid en Chine, en Corée et dans tous les pays d'Asie cyniquement rebaptisés "aire de co-prospérité asiatique". Qu'il s'agisse des massacres de Shangaï, des essais médicaux sur des cobayes humaines dans les camps de prisonniers en Chine, ou des bordels utilisant des Coréennes réduites en esclavage pour les besoins de l'armée japonaise, le regret du Japon officiel est long à venir, c'est le moins qu'on puisse dire.

Il est du droit des démocraties de se défendre et de défendre les droits de l'Homme. La dissuasion nucléaire fait partie intégrante de ce droit, et sa logique est précisément que, depuis Hiroshima, plus personne ne peut ignorer que la menace d'emploi d'une arme aussi terrible ne fait pas peur, contre un ennemi agressif et agresseur, aux démocraties les plus légalistes. Tibbets n'est finalement que le premier d'une longue série de militaires qui, jusqu'à ce jour, permettent aux démocraties de faire valoir ce droit en assurant la "veille de la dissuasion nucléaire".

Avis de tsunami

Les armées françaises bruissent des rumeurs les plus folles : reformatage drastique, externalisation des services, privatisation des équipements, fusion des régions militaires en régions interarmées, disparition des états-majors d'armée derrière un unique super-état-major des armées, aucun niveau n'échappe à la spéculation...

Une chose est certaine, au-delà des inquiétudes, fondées ou irréelles : le travail de réflexion de la commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale n'est que la partie immergée d'un gigantesque iceberg contre lequel les armées se voient catapultées à toute la vapeur du Titanic, ou la vaguelette qui cache le Tsunami.

Difficile de savoir la réalité. Dans ce genre de réforme en profondeur, le déballage public n'est pas un gage d'efficacité et la défense reste une mission au service du pays, pas au service de l'institution militaire. Et si la commission du Livre blanc auditionne en public, avec diffusion télévisée sur la chaîne parlementaire LCP et sur le Net, ses travaux de réflexion ne sont pas divulgués et par exemple les parlementaires n'y sont pas associés, ce qu'ils déplorent.

Paradoxe également, un gouvernement de droite, même s'il se dit de rupture, est plus légitime aux yeux de l'institution militaire qui a ainsi du mal à lui faire un procès d'intention. On imagine sans peine la tonalité bruyante des rumeurs de popote et des éditoriaux signés de grands officiers généraux si le même travail avait été entrepris par une présidente et un gouvernement de gauche. Aujourd'hui les popotes bruissent donc à voix basse, ce qui n'enlève rien à l'inquiétude des 100.000 machoires et autres hauts-lieux de réflexion stratégique.

Le calendrier est certainement l'inverse de ce qui est annoncé : les conclusions du Livre banc seront rendues dans quelques mois pour orienter la future loi de programmation militaire qui doit démarrer pour l'exercice budgétaire 2009. Cela c'est pour le long terme. Dans l'immédiat, des décisions sont attendues à la fois sur les programmes, avec la "revue des programmes", et sur les structures, avec un rapprochement plusieurs fois annoncé de la gendarmerie et des autres forces de l'ordre, et une refonte des structures de l'armée de terre. Ce n'est pas encore la fusion des armées au sein d'un grand pôle "défense-sécurité", mais c'est sans doute un premier pas dans cette direction.

Certains politiques critiquent le fait que des décisions aussi lourdes soient prises alors que les grandes orientations ne sont pas arrêtées. C'est oublier que la programmation actuelle n'est plus exécutable, faute de crédits budgétaires pour mener à bien les programmes lancés. Depuis André Giraud, cela fait vingt ans que les ministres de toute couleur et de toute tendance lancent des programmes sans se soucier du financement par leurs successeurs - le dernier exemple étant le 2e porte-avions, lancé de façon plus velléitaire que volontariste par Michèle Alliot-Marie.

Une remise à plat est donc nécessaire, avant même de décider des choix stratégiques futurs : sans un inventaire et un recentrage des moyens, il est de toute façon illusoire de croire qu'on pourra infléchir ou mener une politique, d'où l'urgence à revoir l'ensemble des programmes déjà lancés pour reconquérir des marges de manoeuvre budgétaires. Aux Etats-Unis, le Congrès n'hésite pas à arrêter et supprimer tel programme s'il lui semble ne plus correspondre à un besoin opérationnel, ou ne pas donner satisfaction dans son développement.

Enfin les perspectives d'externalisation des services et de la maintenance procèdent d'une logique déjà illustrée avec succès par les Britanniques, qui ont retrouvé par ce biais une plus grande efficacité dans la projection des forces en consacrant la priorité de leur effort budgétaire à l'opérationnel. Livre blanc ou pas, cette évolution est inévitable, voire très souhaitable. D'autant que la France risque d'avoir de gros besoins si elle entend maintenir son poids politico-militaire : le récent renforcement du dispositif aéroterrestre en Afghanistan, celui des moyens navals dans l'Océan indien et au large de la Somalie, autant de missions qui demanderont un effort accru des forces armées et une rééquilibrage de l'organique vers l'opérationel.

Dans cette tempête qui se prépare, chacun jouera son rôle : l'exécutif dira qu'il parle au nom des intérêts supérieurs de la nation, l'opposition défendra le contrôle démocratique du processus. Certains chefs militaires partiront en claquant la porte, comme cela se faisait autrefois, facilitant ainsi le jeu naturel de l'avancement dans les armées. Arrivera aux commandes une nouvelle génération d'officiers, ceux qui auront commandé dans une armée entièrement professionnalisée. Les ressources et la faculté d'adaptation de l'institution militaire française sont le plus sûr garant de la réussite d'une vraie réforme en profondeur des armées. Cette fois, le Titanic ne coulera pas !