Un passage au restaurant de Jean-Luc Rabanel à Arles, l’Atelier (www.rabanel.com), ne peut pas être fortuit : rien n’est fait pour attirer le client de l’extérieur, il faut s’enfoncer dans une ruelle, la rue des Carmes, pour voir une petite enseigne discrète, surmontant une terrasse avec quelques tables très ordinaires. Le spectacle est à l’intérieur, avec une succession de salles et de patios entourant une cuisine parfaitement visible, où des alchimistes sont affairés à préparer philtres d’amour et saveurs enchantées.
Du reste n’entre pas qui veut car il faut réserver, ici c’est toujours plein, ce qui n’empêche que l’accueil est affable. On est vite installé pour passer aux travaux pratiques, et sans perdre de temps à choisir car il n’y a pas de carte.
Ici le chef décide lui-même du menu du jour en fonction des arrivages et de la production de son verger camarguais : c’est la “cuisine du vivant” ; le légume impose son rythme naturel, viande et poisson ne sont là qu’en contre-point, presque comme faire-valoir. L’invité n’a de choix qu’entre le menu à sept plats ou celui à treize, mais le maître d’hôtel vous rassure tout de suite : les portions sont congrues et on ne risque pas l’indigestion, l’esprit est beaucoup plus au partage du plaisir entre amis dans une succession de plats légers.
Même chose pour le vin, on peut choisir son vin à la carte ou se laisser guider à travers une succession de découvertes, le chef ayant déterminé un appairage spécifique à chaque plat, et c’est évidemment le choix le plus stimulant.
Sans attendre la séquence infernale des sept ou treize plats, les serveurs amorcent la cadence en enchaînant des mises en bouche surprenantes et décoratives, avec comme apéritif un champagne Billecart-Salmon blanc de blancs. Après un original beignet de carotte, une petite pomme de terre fourrée à la viande de taureau prend des airs d’escargot avec une simple feuille de laitue qui la traverse, tandis qu’un sorbet posé sur un lit de riz camarguais soufflé sert de jardin à quelques pousses de soja.
Chacun est enfin prêt à démarrer la folle séquence.
Pour entrer dans le vif du sujet, on commence par une soupe froide de roquette à la ricotta sur un lit de fenouil confit, cébette (l’oignon provençal) et vinaigre balsamique ; condiment et décor de poudre de petits pois lyophilisés. Ce plat est arrosé d’un blanc léger de l’Aveyron, du domaine de Patrick Rols, une cuvée Coccinelle, cépage chenin blanc.
Puis vient une très légère tarte croustillante qui alterne une fine couche de foie gras et une autre de champignons blancs émincés, sauce caramel à l’orange, chapeautée d’une feuille de roquette et arrosée d’un Beaujolais blanc Chardonnay qui équilibre parfaitement la saveur un peu sucrée du foie gras.
En trois, le poisson est un filet de cabillaud salé pendant deux heures à la fleur de sel de Camargue et au piment d’Espelette, bouillon de coques au gingembre, au basilic et à la citronnelle adouci au lait de coco.
Le vin est servi dans des coupes noires pour mieux surprendre : en fait, c’est un rosé catalan des côtes du Roussillon, Les Galets Roulés.
En quatre, c’est le tour de la viande, deux volontaires parmi les convives sont invités à confectionner eux-mêmes une Béarnaise allégée, en mélangeant rapidement mais adroitement (on vous aide...) un jaune d’œuf, préalablement mariné dans du vinaigre de riz et de la sauce de soja, une chantilly à l’estragon, et des échalotes hachées fin et confites au vinaigre de riz. Cette sauce légère doit accompagner le plat suivant, qui est un filet de taureau AOC Camargue, fumé au thym et accompagné d’un assortiment de petites pommes de terre, de panais, d’une asperge, d’une carotte et d’artichauts émincés. Le tout accompagné d’un rouge franc et corsé.
Deux desserts se suivent, d’abord un calisson provençal revisité, savant échafaudage d’un lit d’amandes aux olives avec du fenouil confit, une mousse de chocolat blanc et une glace à l’amande, avec comme condiment un étonnant coulis de tomate monté à l’huile d’olive, bâtonnet de réglisse et feuilles de menthe sauvage.
Dessert arrosé d’un muscadet Grès Saint-Paul 2010, doux mais très léger au palais.
Le deuxième dessert est une chose onctueuse et encore plus difficile à décrire, frêle esquif de pur plaisir avec des fraises surmontées d’une voile de dentelle en sucre caramélisé, avec petite glace à la vanille posé sur un lit d’amandes grillées et pilées, et pastilles décoratives de crèmes à la tomate et au basilic, arrosé pour finir d’un Rivesaltes Tuilé Chouchou N°5 de 2005, cépage de grenache noir.
Après un choix de cafés également exceptionnel, le plus étonnant est qu’on se lève et quitte la table en pleine forme, avec juste une pointe d’euphorie – qui explique que j’aie un plat dans mes souvenirs – mais sans aucune lourdeur. Forcément, on a passé plus de deux heures à travailler dans cet atelier du goût sans jamais se sentir passif, sollicité en permanence par les conseils des serveurs et les devinettes du sommelier. Une expérience étonnante, le sentiment d’avoir participé à une création. Et cette note est totalement dénuée d’aucun esprit de publicité puisque je ne connais pas le chef et ne l’ai même pas vu, preuve supplémentaire que c’est un grand cuisinier, qu’il n’a pas volé ses deux étoiles et que sa boutique est bien tenue puisque tout était parfait même en son absence…