Le boycott du Salon du Livre qui s'ouvre à Paris, au motif qu'il fait une place spéciale cette année au livre israélien, est d'une rare stupidité et ceux qui croient défendre les droits des Palestiniens en observant ce boycott font un contresens dramatique pour la cause même qu'ils défendent.
J'ai suffisamment défendu depuis quarante ans les droits non reconnus des Palestiniens, à commencer par le droit à un Etat souverain, pour n'avoir aucun complexe à dénoncer aujourd'hui ce qui me semble être non seulement un péché contre l'esprit, mais une monumentale absurdité de ceux qui prétendent à tort et à travers parler au nom des Palestiniens.
La littérature israélienne est, comme la presse israélienne et comme le cinéma israélien, le reflet d'une société où l'esprit démocratique a toujours soufflé malgré tous les mauvais démons. Et ceci n'est pas simplement l'héritage de la démocratie parlementaire hérité du colonialisme britannique, c'est tout autant sinon plus le respect fondamental de la minorité, le droit de la libre expression et l'esprit de contradiction qui sont à la base de la culture juive.
J'étais correspondant à Beyrouth lors de l'invasion israélienne de 1982, et j'ai vécu non pas les massacres de Chatila mais leur découverte quelques heures plus tard au milieu des ruines fumantes de ce bidonville palestinien. Les correspondants de la presse européenne et américaine ont témoigné, nous avons tous témoigné, mais c'est la presse israélienne qui a fait l'enquête la plus rigoureuse, la plus critique, celle qui a le plus embarrassé les responsables de ce massacre, provoquant une enquête sans précédent au sein de l'armée israélienne. Les mêmes ont suscité et obtenu une enquête aussi critique après la dernière invasion du sud Liban.
Ce sont des journalistes israéliens, des metteurs en scène israéliens, des écrivains israéliens qui ont le mieux et le plus sévèrement décrit les exactions de l'armée israéliene pendant les deux Intifada. C'est l'Israélienne Amira Hass, écrivain et correspondante du Ha'aretz, qui est la seule journaliste à s'être installée à Gaza pour décrire le quotidien d'une population soumise aux vexations et aux bombardements.
Yasser Arafat lui-même l'avait compris, qui avait accepté à ses côtés la présence d'intellectuels israéliens comme Ilan Halévy, toujours au premier rang pour défendre les civils palestiniens et condamner les exactions de leurs compatriotes. Bien moins nombreux ont été les journalistes et écrivains arabes à prendre les mêmes risques pour défendre ceux au nom desquels ils voudraient parler aujourd'hui.
On ne tombera pas dans l'excès inverse qui serait de constarer que la littérature arabe, justement, est bien malade de l'absence de démocratie dans de trop nombreux pays arabes. Là n'est pas le problème aujourd'hui et ce serait injuste pour ces écrivains arabes qui, précisément, font honneur à la littérature en gardant leur liberté de pensée - Tahar Ben Jelloun vient de condamner ce boycott, également rejeté par le Liban et la Tunisie. Mais au nom de tous ceux qui ont lutté depuis des années pour la rapprochement des idées, au nom aussi d'un intellectuel trop vite oublié, Maxim Ghilan, qui a lutté pendant des années pour le rapprochement israélo-palestinien, je voudrais dire que les imprécations entendues sur ce salon du livre n'engagent que leurs auteurs et n'ont rien à voir, rien, avec la libre circulation et le combat des idées qui sont la seule voie vers la compréhension, le respect mutuel et vers la paix.