Les manifestations nées d’un mouvement d’écologistes du Val de Suse, au Piémont, contre la ligne de train à grande vitesse (TAV) reliant à Turin à Lyon à travers le massif alpin, sont en train de dérailler avec une montée de la violence qui dépasse les organisateurs et décrédibilise leur mouvement : un manifestant dans un état critique, des blessés nombreux, un train endommagé qui frôle l’accident – l’opinion italienne prend ses distances et les partis de gauche se démarquent nettement d’un mouvement qu’ils accusent de se laisser déborder par des marginaux et des extrémistes.
Baptisé « No TAV », le mouvement, qui fédère une quarantaine d’associations côté italien mais jouit également du soutien de plusieurs organisations politiques en Savoie, dont le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), avait commencé par une série de barrages autoroutiers.
C'est au cours d'une de ces manifestations que s'est produite la chute spectaculaire et en direct d’un jeune manifestant, Luca Abba : il avait escaladé un pylône à haute tension et menacé de s’électrocuter pour être entendu, et a peut-être été dépassé par son propre élan démonstratif, toujours est-il qu’il a pris une secousse qui l’a fait tomber du haut du pylône et, grièvement blessé, il est toujours dans le coma mais en voie d’amélioration.
Cet accident a provoqué une montée de la tension, avec des manifestants ancrés dans leur détermination jusqu’au-boutiste, s’en prenant aux forces de l’ordre et molestant une équipe de télévision de Corriere.it qui avait filmé une scène où un carabinier se fait insulter mais garde son calme, ce qui en a fait aussitôt un héros national…
Un manifestant lui avait lancé : « eh toi, tu es quel genre de brebis (pecorella) ? Tu es mignon avec ton masque, tu embrasses ta copine avec ? Au moins comme ça tu ne lui refiles pas de maladie ! » Depuis, la « pecorella » est revue en boucle sur Youtube et le carabinier a été chaudement félicité pour son sang-froid par la ministre de l’Intérieur. Ci-joint le lien vers une séquence avec des sous-titres en Italien pour mieux entendre le “dialogue”.
Plus grave, des actions coup de poing ont été organisées par le mouvement dans plusieurs gares, notamment à Rome, Milan et Turin, et quelques trains rapides ont été vandalisés. L’un de ceux-ci, une Frecciargento qui reliait Rome à Brescia, a perdu une portière à 250 km/h, qui s’est écrasée contre le wagon suivant heureusement sans blesser personne. Les chemins de fer ont porté plainte car le train avait été envahi un moment et vandalisé par les manifestants en gare de Rome Termini.
Il Manifesto marque sa différence en remarquant que ce genre d’incident est davantage lié à l’insuffisance des mesures de sécurité technique sur ces trains à grande vitesse, et indique que trois pistes seraient étudiées : une fissure de l’ancrage de la porte au wagon, un défaut des garnitures rendant la fermeture étanche et un problème de montage du système de verrouillage de la porte.
Jeudi, le mouvement s’était élargi avec de nouveaux bouchons sur les autoroutes et des actions d’occupation dans les gares de Mila, Turin, Gênes, Florence et Naples.
Le gouvernement a répondu par la fermeté en procédant à des arrestations de manifestants coupables de violences, et en déclarant que les travaux de voie rapide se poursuivraient.
La gauche elle-même prend ses distances, après que des manifestants « No TAV » aient brièvement occupé le siège du PD (parti démocratique) à Rome. « Essayons de ne pas être naïfs, avec ce que nous avons hérité de l’Histoire », a dit le leader du PD Pierluigi Bersani. « Il y a des fractions violentes et subversives qui cherchent à faire parler d’elles en prenant des prétextes comme le No TAV ».
De son côté le maire de Turin, Piero Fassino, qui appartient à DS (Démocrates de gauche) et au mouvement “à gauche en Europe”, a affirmé que "la grande vitesse est un investissement stratégique fondamental pour le développement et la croissance du pays (l’Italie) et de la région (Piémont). De plus, transférer le transport de marchandises dans la vallées de la route au chemin de fer signifie qu’on détermine une amélioration notable de l’environnement”. Le paradoxe est en effet que le développement du réseau ferré a toujours été ralenti en Italie par l'existence d'un fort lobby automobile autour des grands constructeurs nationaux.
Les No TAV sont en tous cas conscients du risque de dérapage de leur mouvement, et avaient organisé pour vendredi, cinquième journée d'action, des défilés pacifiques dans plusieurs grandes villes, apparemment sans incident notable: concert à Milan, retraite aux flambeaux à Turin. L'enjeu étant de reconquérir l'opinion publique...