Il y a des livres qui sont discrets mais qui marquent. Quand j’avais fait mes EOR à Saumur, j’avais découvert l’histoire des cadets de Saumur, ces élèves officiers de réserve qui, en pleine débâcle de l’armée française en juin 1940, avaient sauvé son honneur en retardant trois jours durant l’armée allemande sur les ponts de la Loire. Devant le courage et le sacrifice de ces jeunes de vingt ans qui avaient affronté la mort sans illusion, les attaquants avaient reconnu leur valeur en laissant repartir les jeunes combattants survivants et leurs quelques officiers, libres et avec leurs armes, jusqu’à la ligne de démarcation.
Ce combat emblématique n’était pas isolé, insiste Pierre Darcourt, car « la bataille de France n’a pas été une simple promenade militaire pour l’armée allemande » : du 10 mai au 25 juin, l’armée française a eu près de 100.000 tués et 250.000 blessés, mais en infligeant des pertes sévères à son adversaire : « la Wehrmacht, dans sa ruée victorieuse, a perdu 50.000 tués et 110.000 blessés, 1.800 chars et 1.400 avions »
Ces cadets, qui ont inspiré bien des écrivains dont encore récemment l’historien Patrick de Gmeline, ont refait surface, et ce n’est pas une coïncidence, dans le petit livre de Pierre Darcourt, "L’Honneur et le sang" dédié aux "guerriers sacrifiés", ceux dont trop souvent on a perdu la trace et le souvenir car leur sacrifice n’a pas été suffisant pour infléchir le cours de l’Histoire.
Inclassable journaliste, bien qu’il ait été pendant des années chroniqueur Défense et rédacteur en chef au Figaro, Pierre Darcourt sait de quoi il parle : il a lui-même grandi en Indochine, vécu dans l’action un certain nombre de faits de guerre qu’il raconte dans ses nombreux ouvrages, avant de devenir le témoin de la bravoure des autres, sans renoncer à la sienne puisqu’il a parcouru une très longue carrière comme envoyé spécial pour L’Express, Time Magazine, l’agence japonaise Jiji Press puis Le Figaro, plusieurs fois blessés et se battant toujours et résolument à contre-courant sur le plan des idées.
Un combat tous azimuts, contre les politiques irresponsables, contre les mauvais chefs militaires, contre l’indifférence, contre la résignation, contre les épreuves physiques et la maladie, contre la passivité, qui reste ce qu’il déteste le plus. Si son tempérament est plus proche d’un Lassalle qui disait que « tout hussard de plus de trente ans est un jeanfoutre », il a aussi accepté de combattre pour survivre longtemps et témoigner car il faut bien qu’en plus des héros, il y ait ceux qui restent pour raconter leur histoire.
Ce petit livre de 223 pages se lit comme un roman d’aventures, qu’il est. J’ai constaté mon ignorance en histoire en découvrant, au-delà de la résistance brillante de très nombreux militaires français en 1940 dont les Cadets de Saumur, des faits d’armes glorieux et insoupçonnés, comme la victoire navale française de Koh Chang en novembre 1940 sur la flotte thaïlandaise équipée et conseillée par les Japonais, la superbe résistance du poste de Nacham en septembre 1940 face à l’invasion de l’Indochine par l’armée japonaise, et d’autres épisodes magnifiques en Indochine, de 1945 à Dien Bien Phu en 1954…
La lecture des événements par Pierre Darcourt est passionnée, ce qui ne veut pas forcément dire partisane. Pierre a ses idées politiques tranchées mais n’a jamais été embrigadé dans un camp, n’a jamais accepté de se taire par compromission, et a toujours accepté de payer le prix de son indépendance. Lorsqu’il a créé l’association des journalistes de défense (AJD), dont il est toujours président d’honneur, il faisait taire les conformistes en s’appuyant sur son adjoint, le rubricard "défense" de l’Humanité Jean-Pierre Ravery, qui avait fait son service dans les parachutistes et en tirait une légitime fierté.
Et quelle serait l’actualité d’un récit tourné vers le passé et tentant de ressusciter des combats trop anciens ? Justement, le rappel de quelques valeurs fortes est plus actuel que jamais : la fraternité entre pieds-noirs et musulmans dans l’armée d’Afrique, la solidarité des "hommes de Leclerc", celle des combattants du général de Lattre, de la Provence à l’Indochine. Pierre a ses idées sur la guerre d’Algérie, lui qui par provocation refuse de boire de l’eau d’Evian… Mais il a des mots très justes sur cet affrontement des communautés qu’on aurait pu et surtout qu’on aurait dû éviter. Son récit des émeutes et massacres de Sétif le 8 mai 1945 est intéressant car, au rebours de l’histoire réécrite ensuite par le FLN, les premiers affrontements ont été suscités par des nationalistes du MNA armés de slogans islamistes – déjà – et les premières victimes des élus communistes et socialistes.
Mais autant il est Français par le cœur, Corse par les racines et Africain par sensibilité, autant Pierre est d’abord et avant tout un Indochinois, né à Cho Lon en 1926. Ses nombreux livres et publications sont des mines pour les historiens à travers toutes les guerres de cette région depuis l’invasion japonaise jusqu’au départ des Américains : "Vietnam, qu’as-tu fait de tes fils ?", "Bay Viên, le maître de Cho Lon", "De Lattre au Vietnam", "La défaite de l’Indochine". Ce n’est donc pas un hasard si près des deux tiers de ce livre sont consacrés à des faits d’armes en Indochine.
Lui-même n’a pas la prétention d’être historien. Il est trop sensible et trop engagé, il se dénie aucune objectivité. Il écrit avec toutes les forces de son cœur et de ses tripes, comme un combattant de la plume qui choisit ses batailles et ses causes. C’est un photographe qui écrit sans nuances et reflète la réalité dans toute sa lumière crue, ou dans ses sombres noirceurs. D’où l’intérêt des portraits qu’il dessine, certains de héros connus comme les généraux de Lattre et Leclerc, mais aussi d’autres dont, justement, l’image s’est estompée depuis longtemps, si elle a jamais été connue : le général Roudier, le général Lemonnier, le capitaine Régnier, le capitaine Anosse, tous héros de la résistance à l’invasion japonaise.
Quelques pages sont consacrées au général de Lattre, déjà évoqué pour la campagne qu’il mène du débarquement en Provence jusqu’à la signature de la capitulation à Berlin, et qui accepte de reprendre la situation en mais en Indochine où il neutralise plusieurs offensives de Giap… Pierre Darcourt a publié il y a longtemps un ouvrage sur De Lattre en Indochine et ne se lasse pas de rappeler les combats du « roi Jean », se battant inlassablement même après avoir perdu son fils au combat et contre un cancer qui l’emportera…
La fin des huit années de guerre française en Indochine est ici encore évoquée par des portraits de héros : Vandenberghe, Rusconi, Guilleminot. Un hommage particulier au sous-lieutenant vietnamien Pham Van Phu, brillant combattant avec ses parachutistes vietnamiens à Dien Bien Phu, que Darcourt retrouvera général de l’armée sud vietnamienne avant qu’il ne se suicide en 1975 au moment de l’évacuation américaine du Vietnam.
Pourquoi con sacrer une note à un petit livre qui ne devrait concerner que des nostalgiques ou des passionnés d’histoire(s) ancienne(s) ? Peut-être parce que certains messages sont très actuels: la fraternité, les valeurs militaires, l’esprit de sacrifice. Si les jeunes militaires peuvent lire ces quelques pages, surtout ceux qui s’interrogent sur des théâtres d’opération lointains où ils se sentent un peu ignorés, ils ne perdront pas leur temps.
Fraternité, c’est l’image de l’armée d’Afrique venant libérer la France occupée : « une armée victorieuse, diverse, venue à la rencontre des combattants de la nuit sortis des maquis l’arme au poing ; une armée fraternelle d’où tout racisme était banni », où chacun respectait la religion de l’autre : « les chrétiens communiaient avant l’assaut » et, lorsqu’un musulman était porté en terre, tous ses frères d’armes « formaient le cercle et saluaient avec respect » - « aucune ombre ne perturbait ces hommes unis par un pacte d’honneur partagé et l’immense fierté de porter les armes victorieuses de la France ».
Valeurs militaires et esprit de sacrifice, l’exemple de ces combattants oubliés de tous, à des dizaines de milliers de kilomètres de la France, au début de la deuxième guerre mondiale, et se battant sans instructions et sans ménager leur vie face à une offensive japonaise inattendue et impitoyable : on ne parlait pas alors d’évacuation instantanée et de gestion du stress post traumatique. Quand il ne restait plus rien, il y avait encore l’honneur et la fierté, même sans témoins…
Pierre Darcourt, « L’honneur et le sang – les guerriers sacrifiés », 244 pages, Ed. Nimrod Poche