Dans une campagne électorale, il y a ceux qui collent les affiches, ce sont les colleurs, et il y a ceux qui distribuent des tracts sur les marchés ou aux arrêts de bus, ce sont les tracteurs. Ce sont souvent les mêmes, mais le métier est différent : les colleurs agissent la nuit, dans une semi-clandestinité même si ce qu’ils font est tout-à-fait légal, courant d’un panneau à l’autre pour recoller l’affiche de leur candidat à peine décollée par l’équipe du concurrent. Les “tracteurs” font au contraire une action pédagogique, de contact, essayant de sensibiliser un maximum de gens de leur quartier.
A quelques jours du premier tour des élections présidentielles et à la veille des deux grands rassemblement de dimanche, à la Concorde pour les supporters de Nicolas Sarkozy et à Vincennes pour ceux de François Hollande, des milliers de Français ont joué au tracteur, non pas pas pour célébrer leurs racines paysannes mais pour prouver qu’ils étaient mobilisés pour cette échéance qui va fixer la présidence de la république pour cinq ans. Même le premier ministre, François Fillon, a “tracté” presque une heure dans la rue samedi matin, dans le 5e arrondissement de Paris.
En ce beau weekend-end d’avril, malgré la fraicheur matinale, le marché Saint-Romain à Sèvres était le champ d’une bataille bucolique et très pacifique entre les “tracteurs” des principaux candidats, partisans de Sarkozy, Hollande, Mélenchon, Bayrou et Eva Joly. Retrouvailles courtoises entre gens connus, une cohabitation pacifique juste en face du commissariat, qui n’empêchait pas une concurrence impitoyable pour vendre chacun son tract, son programme, son invitation au meeting de dimanche, à la Concorde ou à Vincennes... Visiblement les plus nombreux, les partisans de Hollande n’avaient pas de mal à occuper le terrain jusqu’au cœur du marché, plaisantant avec les commerçants.
A une semaine du premier tour, les opinions d’une majorité de gens sont arrêtées, et le travail de persuasion ne joue qu’auprès de quelques indécis, il y en a encore, ou des gens qui font semblant de l’être pour ne pas avouer leur choix. Les réactions vont de la sympathie active, “bravo, c’est bien ce que vous faites”, à l’indignation offusquée, “ah non, certainement pas celui-là !” en passant par toute une gamme de nuances, de l’intérêt poli à la franche indifférence. Un point commun entre équipes de militants : lutter contre la tendance à l’abstention, inévitablement renforcée s'il fait beau dimanche prochain.
Comme le tract est diffusé au niveau national, certains commentent : “mais c’est le même, je l’ai déjà reçu à la maison!”. D’autres comparent le format et la présentation avec les tracts reçus d’autres candidats, car ils ont déjà une collection dans les mains : le petit tract d’Europe écologie, le gros document à plusieurs pages de François Bayrou, la profession de foi de Sarkozy, le recto-verso de Hollande…
Chacun est organisé : petit stand à l’entrée du marché pour Sarkozy, puis Hollande, tenu par Catherine, puis les Verts. Pour Mélenchon, c’est la logistique habituelle du parti communiste avec stand, panneaux, publications – "L’Humanité dimanche" – et affiches diverses. Dispositif impressionnant et efficace, comme d’habitude, preuve que le PC n’a pas disparu derrière Mélenchon et que celui-ci dépend au contraire de la machine communiste.
Le fait de bavarder avec “la ménagère de plus de cinquante ans” et le père de famille nombreuse armé de son caddie et de son landau, ou avec la retraitée en attente de pension et le célibataire sans emploi, est une excellente plongée dans la France profonde (tiens !), un baromètre qui vaut bien d’autres sondages.
Si les sympathisants de gauche avouent ne pas être assurés du résultat, malgré un optimisme assez partagé, ceux de la majorité sortante paraissent encore moins certains de faire reconduire leur candidat à la présidence. Une femme assez distinguée, encombrée de ses sacs et paniers, refuse le tract Hollande en lançant : “ah non ! Certainement pas celui-là ! Il m’est trop antipathique, et dire qu’on va devoir le voir pendant cinq ans…” Ce qui est bien révélateur de l’inquiétude chez les électeurs du président sortant…
Côté affiches, on voit que la pose est récente : la plupart des affiches sur les panneaux électoraux sont encore humides, preuve que le collage-décollage est un sport permanent qui occupe les équipes. L’exercice a été strictement règlementé et l’on ne peut plus coller que sur les panneaux électoraux, alors qu’autrefois on collait absolument partout. Certains trichent un peu avec les règles, notamment les colleurs de Mélenchon qui collent deux portraits en décalé pour que leur candidat apparaisse deux fois plus. Espérons pour eux que les gens qui voteront Mélenchon ne mettront pas deux bulletins dans l’enveloppe…
Cet affichage égalitaire permet en tous cas d’exister aux candidats les moins connus comme Philippe Poutou du Nouveau Parti Anticapitaliste, qui se proclame “ouvrier candidat” alors qu’il serait plutôt apprenti candidat et qu’il se moque lui-même de sa propre campagne, Nathalie Arthaud de Lutte Ouvrière, Nicolas Dupont-Aignan et Jacques Cheminade. J’ai certainement oublié quelqu’un mais ma mémoire fait défaut, ou alors c’est qu’elle est démocratiquement sélective !