Jérusalem capitale double

Arton57 Sans vouloir me placer sur le terrain de la politique politicienne, je suis fier ce soir d'avoir entendu le président français demander en mon nom, en Israël, la coexistence de deux Etats, un Etat israélien et un Etat palestinien, ayant tous les deux Jérusalem comme capitale partagée.

On épiloguera ensuite sur le demande du gel de la colonisation, de la levée du blocus de Gaza, le discours de la paix, autres arguments soulevés avec pertinence par Nicolas Sarkozy... Tout cela a été déjà demandé, y compris par George Bush et par Condoleezza Rice. Mais Jérusalem restait le tabou ultime, devant lequel butaient tous les prétendus plaidoyers pour la paix.    

Ce même tabou qui a fait capoter les dernières négociations israélo-palestiniennes sous initiative américaine, et qui a contraint Yasser Arafat, usé et épuisé mais lucide jusqu'au bout, à refuser ce qui ne pouvait être un compromis, mais bien une capitulation, acceptant de s'enfermer dans le mutisme ultime de la Mouqatta plutôt que d'abdiquer cette revendication aussi sacrée pour les Palestiniens qu'elle l'a toujours été pour les Israéliens.

Zoom%20DOME%20DU%20ROCHER Qu'un président français vienne rappeler qu'il n'y a pas de paix possible, on ne parle pas encore de paix durable, sans la reconnaissance que la Ville sainte par excellence - celle des trois religions du Livre - ne pouvait être légitimement confisquée au profit d'une seule partie, cela est le triomphe de la raison. Et je suis fier d'appartenir au pays de la raison, qui n'exclut pas la foi.

Que demain le président français se rende dans les territoires palestiniens pour voir Mahmoud Abbas sans se rendre jusqu'au petit mausolée de la Mouqatta, comme George Bush faisant semblant de ne rien voir, même cela n'aurait pas vraiment d'importance. L'important, c'est que la France est venue dire que Jérusalem peut appartenir à deux pays, comme elle peut appartenir à tous les croyants. A deux pays qui n'ont d'autre choix que de vivre ensemble, non pas dans la méfiance de l'autre mais dans la confiance et l'amitié. Ce soir, on peut rêver un peu, ou croire... 

De Koufra à Strasbourg

La cathédrale de Strasbourg est inséparable du serment de Koufra et symbolise à la fois les valeurs du patriotisme, du dépassement de soi et du renoncement à la raison et au compromis : il fallait être fou pour lancer en plein désert libyen, le 2 mars 1941 alors que la France n'était plus qu'un pauvre pays vaincu et occupé, le serment de Koufra : "Jurez de ne déposer vos armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cahédrale de Strasbourg".

Le fou c'est le colonel Philippe de Hautecloque, rebaptisé Leclerc pour préserver sa famille restée en France. Ses compagnons, des fous aussi qui venaient, après avoir traversé le désert tchadien sur de mauvais camions, de lancer à 400 contre 1.200 un rezzou victorieux contre un fort de l'armée coloniale italienne en Libye, le fort de Koufra au sud du désert libyen. "Nous partîmes 500, mais par un prompt renfort, nous nous vîmes 3.000 en arrivant au port, tant, à nous voir marcher avec un tel visage, les plus épouvantés reprenaient de courage"... Leclerc c'est bien le Cid de Corneille, intrépide et insensé.

La suite est connue, mais échappait alors à toute vraisemblance : la petite colonne, devenue 2e division blindée, remontant en Tunisie pour faire sa jonction avec les Britanniques venus d'Egypte, équipée au Maroc par les Américains, débarquant en Normandie, libérant Paris presque par surprise, déboulant en Alsace par le col de Saverne et arrivant avec fougue, le 23 novembre 1944, aux pieds de la cathédrale de Strasbourg, dans une course folle avec la 1ère armée du général de Lattre. Cela après des milliers de kilomètres de chevauchée et de combats, et des milliers de morts pour la libération de la France. Aux pieds d'une cathédrale en pierre rouge, ocre comme le désert tchadien, rugueuse comme une falaise du Sahara...

Une chevauchée qui, emportée par son élan, arrivera en mai 1945 jusqu'au nid d'aigle de Hitler à Berchtesgaden, en Bavière, dont s'emparent les Spahis arabes de la DB, revanche à la fois de l'Histoire et de la géographie. Tout au long de sa traversée pour la libération de l'Europe, la 2e DB et le 1ère Armée laisseront des milliers de morts sur la route, dont une proportion élevée de soldats d'Afrique et du Maghreb.

Enjeu de luttes séculaires entre Français et Allemands, plusieurs fois occupée en moins de deux siècles, Strasbourg a pris sa revanche sur la guerre, devenue le symbole de la réconciliation franco-allemande et de l'entente européenne. Siège officiel, avec Bruxelles, des institutions communautaires, elle réunit aujourd'hui autour de sa cathédrale - et sans doute avec la même audace intacte depuis le serment de Koufra - les aspirations communes de toutes les nations européennes.    

Converti ou croisé ?

Déconcertante glissade du spirituel au politico-temporel, l'annonce du baptême d'un musulman par le Pape, la nuit du Samedi saint, est devenue en moins de vingt-quatre heures la conversion militante d'un "repenti de l'Islam", chroniqueur polémiste qui a converti son acte de foi en une proclamation guerrière contre "l'Islam qui coupe les langues après avoir tranché les gorges" dans un éditorial tonitruant sur le Corriere della Sera. «J’ai dû prendre acte que, au delà […] du phénomène des extrémistes et du terrorisme islamique au niveau mondial, la racine du mal est inhérente à l’islam, qui est physiologiquement violent et historiquement conflictuel.»

Dommage. Dommage pour le baptême, dont la symbolique n'a jamais été militante mais purificatrice - Jean le Baptiste ne convertissait pas les Juifs en Chrétiens, il lavait les hommes de leur péché, en toute et immense modestie. Dommage pour le message d'amour qui est la base de l'Evangile et reste le seul élément de supériorité de la religion chrétienne, par opposition à toutes celles qui ne professent pas cet amour généreux.

J'essaie de rester objectif, dans ce que je vois devenir une nouvelle, furieuse et inutile polémique. L'info était heureuse, un baptême est toujours une bonne nouvelle, tant qu'il ne sombre pas dans l'affrontement publicitaire : "ma religion est meilleure que la tienne, mon Dieu est plus grand que le tien". Samedi soir, il ne s'agissait encore que de baptême. Un des six baptisés était un musulman, pourquoi pas, il y a chaque année des milliers de gens qui adoptent une autre religion, par contraste avec les centaines de milliers qui décident de ne plus en suivre aucune.

Dimanche matin, le baptême était devenu conversion. Magdi Allam, le néo-baptisé, n'est pas n'importe qui, c'est le directeur adjoint de la rédaction du grand quotidien milanais Il Corriere della Sera. Et avec le zèle des néo-convertis, il s'est fendu d'un édito plutôt agressif contre l'Islam qui tue et qui censure : "Le Jihad des coupe-langue". Le Vatican avait-il mesuré l'impact de cette publicité pas forcément sollicitée, en valorisant un personnage aussi polémique que Magdi Allam ?

Dans le passé, il n'avait pas caché son militantisme contre l'Islam dans ses formes extrémistes, élargissant du reste sa condamnation à un périmètre de plus en plus large de musulmans, au point que Tarek Ramadan, autre grand polémiste du sujet, l'avait accusé d'être un faux musulman, né copte et dissimulé derrière une fausse identité musulmane.

Pas besoin d'être sorcier pour deviner le retentissement que ces déclarations de Magdi Allam auront dès demain dans l'ensemble du monde musulman. Ceux qui veulent imposer des racines chrétiennes à l'Europe par opposition à toutes les autres religions, les néo-croisés qui s'opposent en parfaire symétrie aux intégristes musulmans, vont y trouver les arguments pour montrer l'obscurantisme de l'Islam.

Etonnante et spirituelle, c'est le cas de le dire, la réaction très modérée du vice-président de la communauté musulmane italienne, qui essaie de relativiser les choses en les ramenant à un problème de commnication. "Ce qui m'étonne, c'est l'importance que le Vatican a donnée à cette conversion", a déclaré Yaha Sergio Yahe Pallavicini, lui-même un converti : fils d'un Italien et d'une Japonaise, Sergio Yahe Pallavicini milite au contraire pour le dialogue inter-religieux et a animé plusieurs séminaires associant musulmans, juifs et chrétiens. Un dialogue interconfessionnel (à ne pas confondre avec l'oecuménisme inter-chrétien) encouragé par le Vatican, il n'y pas si longtemps encore...

Marathonien humanitaire

Etonnant Merri, parti pour une marche de 5.000 km en Europe pour soutenir un dispensaire au Sénégal : il se rajoute des épreuves avec le sourire et vient de faire le marathon de Rome, arrivé dans les trois derniers en 7 h 30 pour 42,169 kilometres, mais avec ses chaussures de marche et son sac de 10 kg sur le dos ! Grâce à quoi il a eu droit à la médaille, au vin d'honneur et à de nouveaux copains comme partout où il passe.

Arrivé à Rome sous la pluie, c'était la semaine dernière, il voit une affiche publicitaire annonçant pour le lendemain cette course de 42 km à l'interieur de la Rome historique. "Comment faire pour y participer ? Je veux courir avec mon sac et mes chaussures de marche pour les enfants (du dispensaire)", écrit-il sur son blog. Je lui ai parlé après l'épreuve, il était encore euphorique et m'a raconté tout ce qu'il n'avait pu écrire en détail - mais il faut aller sur son blog pour voir les photos.

Parti s'inscrire auprès des organisateurs, il a d'abord obtenu de ne pas payer les droits d'inscription car il n'avait pas de quoi, mais il lui fallait quand même un certificat médical. Il a été raconter son histoire à l'un des stands installés pour la course, une société de produits pharmaceutiques, où non seulement un médecin l'a examiné et lui a fait son certificat mais la société s'est engagée à lui "acheter des kilomètres", car elle est également engagée dans une action humanitaire en Afrique.

Une autre entreprise sponsor de la course lui a promis un PC Pocket "pour me suivre en temps réel par signal GPS et me permettre d'écrire des textes et transmettre des photos quand je passe en zone Wi-Fi... Super! J'ai  hâte de pouvoir écrire sans restriction de temps". Car pour l'instant il est obligé de descendre de ses sentiers de grande randonnée qui traversent les montagnes pour trouver un cyber-café en ville.

Quant au marathon, il l'a fait "les doigts dans le nez : marche rapide, en discutant avec Giuseppe, 72 ans , qui me racontait l'histoire des rues et des places de Rome, en chantant des chansons romaines, et avec Steve, arrivant de San Francisco, avec qui nous avons passé la ligne d'arrivée tous ensemble. A la fin nous avons ouvert une bouteille de rouge et trinqué avec un journaliste, le president du marathon, Steve , Giuseppe, Pino (personne de coeur, qui m'a laissé courir ce challenge) et quelques autres. Pino nous a remis la  médaille avec un sourire fantastique. Nous étions tous heureux d'être là ensemble, même si Steve, Giuseppe et moi étions arrivés dans les 10 derniers sur plusieurs milliers !"

Reparti aussi sec, façon de parler vu le temps en Italie, il est sorti du Latium pour gagner l'Ombrie, avec l'intention de passer par Assise avant d'attaquer les sentiers escarpés de l'Apennin. Buona Pasqua, Merri !

A pied pour l'Afrique

C'est un projet modeste, comparé aux rallyes mécaniques lointains et rapides dont l'exotisme m'attire toujours. Mais c'est un rallye humain sans comparaison avec aucun autre, le projet un peu fou et très concret de traverser l'Europe à pied du sud au nord, 6.000 km de la Sicile à la Norvège, sac au dos avec quelques conserves au départ et une immense bonne humeur, et surtout la finalité d'attirer l'attention sur un autre projet humanitaire, celui d'aider un dispensaire au Sénégal.

Au départ, un jeune de vingt ans, peut-être déjà 21, Merri, qui se trouve être mon neveu. Un peu flambeur, belle gueule et un peu dragueur, ayant déjà un "book" de mannequin, avec de superbes photos en vêtements hyper-branchés. Mais voilà, belle gueule a aussi un coeur énorme, de la fantaisie et un bon sens de l'organisation. Il a donc sollicité les commerçant de son Morbihan natal, un peu de publicité de Ouest France et de FR3, le soutien moral de son collège Saint François Xavier de Vannes, et le voilà parti avec un budget minimal, un billet d'avion pour Palerme, un anorak un peu étroit, un GPS, un sac de couchage et... deux kilos de riz !

Comme sa génération est branchée informatique, il a monté son blog, qu'il met à jour tous les dix ou quinze jours, en fonction de ses étapes. Forcément, à pied on n'a pas toujours un cyber-café disponible quand on campe dans une bergerie ou sur une plage. Et comme sa génération est fâchée avec l'orthographe, il n'a aucun complexe à nous raconter son expérience avec ses mots télescopés, ses fautes de frappe sans doute dues aux doigts engourdis de froid, son sourire et son ingénuité : rencontre avec un ermite en pleine montagne, avec des jeunes dans un village, avec une gardienne de chèvres, avec des moines dans un monastère en Sicile, avec un berger de Calabre qui veut le tuer puis se saoûle avec lui. Ses personnages sont toujours souriants, il doit être contagieux.

Il leur raconte à tous la même histoire, celle qu'il résume dans son blog : "Depuis 6 ans , des actions de solidarité sont menées au profit du dispensaire de Ndoffane au Sénégal et des soeurs du Saint Coeur de Marie qui le dirigent. Il s'agit de lutter contre la dénutrition des enfants. Le dispensaire souhaite produire lui-même les farines qu'il recevait par des dons, et pérenniser sa production pour faire face à une dénutrition devenue permanente avec le changement climatique. Je vous propose de vous vendre mes kilomètres à raison de 1,5euros du km. Vous pouvez acheter  1, 2, 10... 100Km ou plus en envoyant vos dons. Merci à tous."

Et pour disspier tout malentendu, il joint l'adresse à laquelle il faut envoyer ces dons directement, lui-même ne touchant rien au passage et ne demandant qu'un peu d'hospitalité, du pain et du feu pour se réchauffer car il a neigeait récemment dans le sud de l'Italie. Heureusement l'été sera là quand il atteindra la Norvège ! Il joint du reste sur le blog son numéro de téléphone portable qu'il ouvre quand il peut le recharger, pour qu'on lui remonte le moral de temps en temps : forcément, la route est longue !

03ac56_1649796_1_px_300__w_ouestfr En attendant, il faut prendre le temps - quand on marche, on prend le temps - de regarder les paysages avec ses yeux de jeune qui découvre le monde, sous la neige, la pluie et le soleil, et avec son coeur ouvert qui lui permet toutes ses rencontres insolites, chaleureuses, profondément humaines et vraies. Je croyais connaître l'Italie. Je me trompais. Il faudra que je la redécouvre à pied.

Religion : dialogue ou concurrence

Au-delà des discours sur le rapprochement des religions, qui est en soi un progrès philosophique, celles-ci restent en concurrence entre elles et le prosélytisme est parfois source de vives tensions, le missionnaire étant dans tous les cas un combattant de la foi qui doit risquer jusqu'à sa vie pour ce combat, rappelle précisément le Vatican tout en légitimant l'effort pour convertir les chrétiens non catholiques.

Télescopage de l'actualité, un capucin italien installé à Smyrne, le père Adriano Franchini, 65 ans, a été blessé dimanche 16, à l'issue de la messe, d'un coup de couteau donné par un jeune Turc de 19 ans qui lui avait écrit pour lui demander à devenir chrétien. La police turque a retrouvé ce jeune et deux complices, ce qui semble exclure l'acte isolé et rejoint une série d'attentats d'extrémistes dont le plus célèbre est celui commis par Memet Ali Agca contre Jean-Paul II. En février 2006, un jeune avait assassiné le père italien Andrea Santoro à Trébizonde, à la fin de la messe, et avait été condamné à 18 ans de prison.

En juillet 2006, le père français Pierre Brunissen est poignardé à la cuisse par un jeune Turc à Samsun, toujours sur la Mer noire. Enfin en juin 2007, le journaliste arménien catholique Hrant Dink est assassiné par un ultra-nationalistes devant sa rédaction : comme chaque fois, le indices désignent les milieux nationalistes turcs, les "loups gris", et ne mettent pas en cause d'activistes islamistes.

Le Premier ministre turc, leader d'un mouvement politique musulman, a immédiatement condamné ce nouvel attentat : "nous sommes contre tout type de nationalisme, qu'il soit religieux, ethnique ou régional. Notre parti (Justice et Développement) a depuis longtemps intégré les composantes ethniques de ce pays, qui constituent la base de la citoyenneté turque. Dans les fondements de notre philosophie, le concept de discriminiation n'existe pas." A la différence des nationalistes turcs qui se réclament de l'idéologie kémaliste, le Premier ministre est davantage l'héritier des Sultans ottomans qui toléraient les autres religions et accueillaient les minorités opprimées d'Europe, juifs d'Espagne, protestants francais ou vieux-orthodoxes russes.

Au Vatican, le cardinal Renato Raffaele Martino, président du conseil "Justice et Paix", a condamné dans Repubblica un "épisode tragique et décourageant qui, étrangement, se répète chaque fois que le dialogue inter-religieux, en particulier entre catholiques et musulmans, est sur le point de connaitre d'importantes nouveautés (...) Les violences contre les missionnaires sont vécues avec douleur et amertume aussi bien par l'église catholique que par les musulmans en Turquie". Mais les missionnaires doivent continuer leur travail, "sans se laisser intimider et toujours prêts à payer un prix très élevé, jusqu'à la perte de la vie, pour la diffusion de l'Evangile, la défense de la vie, l'aide aux plus pauvres et aux plus nécessiteux".

Dans l'article d'Henri Tincq, publié par Le Monde de samedi, celui-ci mentionne la publication le 14 décembre par la Congrégation pour la doctrine de la foi d'une note défendant le droit des catholiques à "évangéliser" partout où ils l'entendent, contre l'idéologie du "pluralisme indifférencié" selon laquelle toutes les options religieuses se valent. Cela vaut pour les chrétiens (il faut évangéliser "les pays où vivent des chrétiens non catholiques, surtout ceux qui sont de vieille tradition et d'ancienne culture chrétiennes") comme pour les non chrétiens.

Les religions du monde sont en concurrence, c'est un facteur d'enrichissement culturel mais aussi d'affrontement potentiel, qu'il s'agisse des missions chrétiennes (certaines missions protestantes américaines ont des moyens considérables pour recruter des fidèles en Afrique, en Asie ou en Europe centrale), des imams musulmans en Asie et en Afrique mais aussi en Europe, ou du Dalai Lama qui poursuit partout dans le monde sa croisade pacifico-médiatique, rassemblant des foules importantes comme récemment à Milan. Un phénomène d'intérêt amplifié par l'écho médiatique, nouvel outil de ce retour à l'esprit des croisades.

Une Belgique pour l'Europe

C'est Carlo, un proche ami italien, mais plus Européen qu'Italien, qui écrit à ses cousins belges (car il a vraiment de la famille belge, comme beaucoup de familles européennes aujourd'hui transversales) ce qu'ils auraient tendance à oublier : nous avons tous besoin d'une Belgique unie et cohérente, car la Belgique reste un moteur essentiel de l'Europe, tout simplement.

"Chers amis Belges,

"Il est évident que votre Pays traverse un moment de difficultés, c'est le moins qu’on puisse dire. Sans vouloir entrer dans les problèmes relationnels entre les deux communautés parce que, en tant qu’Italien vivant en Italie, je n’oserais certainement pas critiquer votre politique intérieure, permettez-moi quand même quelques réflexions.

"J’ai connu pour la première fois la Belgique en 1967, c’était l’Europe des six qui, en fait, marchait à deux “moteurs” : le français et l’allemand. En cette période-là les autres pays - dont l’Italie - avaient d’autres fonctions ou, pire encore, n’avaient pas encore bien défini leur rôle envers la construction de l’Europe.

"Moteurs mis à part, si l’Europe a pu se bâtir (résultat médiocre, je le reconnais, mais nous vivons en paix entre nous depuis 62 ans et cela est déjà un grand exploit) cela est aussi le mérite des belges qui ont su accueillir, comprendre et apprécier les intervenants dans leur territoire, en faisant oeuvre de coordination dans les institutions européennes et ce malgré les coups bas de quelques pays voisins, qui ne se sont pas encore fait à l’idée : capitale de la Belgique égale capitale de l’Europe.

"(...)  ce rôle de coordinateur était à l’époque bien partagé entre vos deux communautés. C’est sur ce point extrêmement valable que me portent mes réflexions, tel un médecin au chevet d’un « grand brûlé » s’appliquant sur les cellules encore actives pour reconstruire, peu à peu, tout le corps .

"Je crois fermement que vous devriez regarder plus loin, au-delà de vos frontières (cela n’étant pas difficile vu la dimension géographique !) afin d’assumer la grande responsabilité que tous les Belges ont à nouveau dans la construction de l’Europe des 25, 27, 29, etc. Ceci est le résultat de votre grande expérience de cohabitation et de développement économique, pratiqués pendant plus de 170 ans de votre histoire (...) !

"Que vos politiciens (NL & F) veuillent bien choisir l’Europe comme priorité, faire de l’Europe le « pétrole de la Belgique » une vraie matière première, ressource du sol qui peut contribuer sinon même déterminer votre politique nationale. C’est peut-être bien en faisant preuve de cette capacité-là que la Belgique effrayait « The Economist » au point de sortir son numéro bas-bleu sur la FIN de la Belgique (voir « The Economist » Sep/6.) (...) Vive donc la Belgique/Belgie/Belgien et que, si le cœur vous en dit, on lui laisse bien chanter « Allons enfants de la Patrie » pourvu que Patrie reste bien au Singulier et au Plat-Pays! "

L'Europe sinon rien

Le choix de l'Europe n'est pas simplement une ligne de clivage qui passe à travers les différentes formations politiques françaises, c'est une cicatrice douloureuse pour l'Histoire et pour le rayonnement de la France, d'où l'importance de ne pas rater à nouveau ce rendez-vous.

Jean-Yves Le Drian, président de la Région Bretagne, a eu le courage de dire tout haut, dans le Nouvel Observateur cette semaine, ce que beaucoup de militants, d'adhérents ou de sympathisants du parti socialiste pensent aujourd'hui : si le PS ne votait pas le mini-traité, quels que soient les défauts de cette solution, il se mettrait immédiatement "en congé du parti". Un choix qui n'est pas une démission, puisqu'il demanderait à adhérer directement au parti socialiste européen (PSE), mais un positionnement par rapport au congrès de ce parti prévu courant 2008. Et un sérieux avertissement aux instances dirigeantes actuelles si elles manquaient d'autorité.

François Hollande, premier secrétaire du PS, a pour sa part annoncé qu'il "ne votera pas contre" le projet présenté par le gouvernement, ce qui est un soutien assez modéré. Rappelant que si Ségolène Royla avait été élue présidente elle aurait organisé un nouveau référendum pour dépassser l'échec du précédent sur le premier projet de Constitution européenne, il a constaté que le mini-traité aujourd'hui défendu par Nicolas Sarkozy et son gouvernement était un moindre mal et qu'il fallait éviter un nouveau blocage, donc ne pas voter contre. Une motion chèvre-chou bien dans son style, mais le consensus exige parfois un peu plus de courage.

En plus, cette déclaration vaut engagement pour son auteur, mais pas forcément contrainte pour les élus du PS aux deux assemblées. On se souvient que le référendum interne au PS sur la Constitution lui avait été largement favorable mais qu'un certain nombre de défenseurs du "non" s'étaient autorisés, sans encourir de sanction, à militer contre la décision majoritaire du parti, contribuant évidemment à l'échec de ce référendum européen.

Le fait que la gauche ne l'ait pas emporté aux présidentielles est le jeu de la démocratie, qui ne doit pas empêcher l'opposition qu'elle est restée d'avoir une attitude responsable. Le contenu de l'Europe peut effectivement être différent selon qu'on la voit libérale ou sociale, mais le référentiel européen est aujourd'hui le cadre naturel de toute politique se voulant de gauche. Les démocrates français finiraient dans les oubliettes de l'Histoire s'ils manquaient cette occasion de montrer, au lieu d'une abstention frileuse, leur "désir d'avenir européen", leur volonté concrète de faire que la France, moteur de la construction communautaire, n'a rien renié de son ambition européenne.       

Comprendre la repentance

Je ne pensais pas en écrivant mon dernier billet que la repentance était à ce point un élément discriminant entre la droite dite "d'ouverture" et la gauche attachée à ses valeurs réelles et à son sens des responsabilités. La lecture de l'interview d'Henri Guaino dans Libé d'aujourd'hui illustre au contraire combien cette équipe veut jeter à la fois la repentance et mai 68, l'eau du bain avec le bébé, au nom de je ne sais quelle ouverture au monde moderne. Et je renvoie à l'excellent article publié en mai 2007 dans Le Monde par l'historien Marc-Olivier Baruch et intitulé justement "éloge de la repentance".

file_286184_51722 Que dit Guaino ? Je le cite sur cette question : "Le politiquement correct pousse à la repentance. On veut faire expier aux fils les fautes des pères. C’est absurde. Ma France à moi, elle n’était pas à Vichy. Je ne vais pas me repentir de quelque chose que je n’ai pas fait et que je réprouve. Et tous les Français n’étaient pas pétainistes. Il y a eu des mères françaises qui ont caché des enfants juifs parmi leurs propres enfants. Il y a eu autant de résistants que de miliciens. L’histoire de France n’est pas sans tâche. Il y a eu des fautes, il y a eu des crimes, mais il n’y a pas eu que cela. Il faut toujours chercher la vérité. Mais il faut résister à cette mode de la repentance qui finit par exprimer la haine de soi, qui débouche souvent sur la haine des autres."

Caricatural, de dire qu'il y avait en France autant de "justes" ou de résistants que de collabos et de miliciens. Mais je ne le suivrai pas sur ce terrain-là. Ce que prépare ce discours, c'est qu'on passe par profits et pertes le discours sur le colonialisme et surtout sur la guerre d'Algérie. Je parlais hier du discours du président Sarkozy à Dakar, je pourrais parler aujourd'hui de son non-discours en Algérie. arton1998La voix de la France ne s'est pas fait entendre. Nicolas Sarkozy avait fait une visite à Alger comme ministre de l'Intérieur-candidat à la présidentielle en novembre 2006, se contentant alors, par prudence électorale, de prôner la réconciliation en évitant de remuer le passé, façon de renvoyer les deux camps dos à dos. Une visite-éclair comme président en juillet dernier, pourtant symboliquement forte, n'avait pas donné lieu à une prise de parole éclairante. Il faudra attendre une visite prévue en décembre pour un éventuel rendez-vous de la France avec son Histoire.   

C'est une immense vulbérabilité pour notre pays, et qui l'empêche de construire sur l'avenir, que de refuser de regarder son passé avec sérénité mais sans complaisance. Au nom des horreurs - réelles, historiquement incontestables - commises par le FLN et par les nationalistes algériens, on voudrait faire l'économie d'un regard critique sur ce que les Français ont fait, non pas seulement après 1954 mais beaucoup plus largement depuis 1830, début de la conquête de l'Algérie, en passant par les campagnes de pacification et par la répression des émeutes de Sétif et Constantine en 1946, au lendemain du retour des soldats de l'armée d'Afrique, désarmés et renvoyés chez eux après avoir participé à tous les combats pour la libération de l'Europe.

debollardiere Annoncée dans le blog de Jean-Dominique Merchet, la prochaine inauguration d'une place du général Jacques Paris de Bollardière, pourtant votée à l'unanimité par le Conseil de Paris, risque d'être un test intéressant sur cette faculté de notre pays et de sa classe politique à assumer son Histoire. Quelque controversé que puisse être le personnage dans sa seconde carrière d'intellectuel engagé tous azimuts, sa notoriété est de s'être, l'un des premiers, élevé publiquement en tant qu'officier général contre le recours à la torture en Algérie, indigne de sa conception du rôle de l'officier et de l'armée française.

Je redoute qu'au nom du refus de la repentance, tel qu'exprimé par M. Guaino, on nous explique qu'une telle manifestation pourrait atteindre à l'ordre public en suscitant des contre-manifestations... Pour la plaque commémorative de la dégradation et de la réhabilitation du capitaine Dreyfus, le ministre Alain Richard avait été réduit à une cérémonie presque en catimini dans le hall d'entrée de l'Ecole militaire. Difficile pour la place Bollardière de faire l'inauguration en cachette, sauf à la faire de nuit.

Aux coeurs de l'Europe

Dscf8543_4 La construction européenne n'est pas seulement une affaire de politique, de traités et de constitutions, elle se bâtit tous les jours dans les coeurs à travers des unions trans-nationales. Samedi, je partageais à Varese (nord de Milan) le bonheur d'un mariage belgo-italien, entre une flamande, Julie, et un italien, Fabio, lui-même né d'une union italo-belge, au milieu d'une foule de couples européens.

Dscf8559 Dans l'église de San Vittore Martire, où se mêlaient amis et parents italiens, belges, français, suisses, anglais et portugais, des prières et lectures ont été dites en italien, en flamand et en français. La grand-mère, octogénaire et flamande, a choisi le français pour lire un émouvant message à la famille italienne. Le prêtre lui-même, Don Peppino, était tout étonné de cette confluence internationale dans sa petite église et ravi de cette célébration de l'Europe des coeurs.

Dscf8562_2 L'Esprit saint n'était pas seul à faciliter la compréhension inter-linguistique. Celui de Chateaubriand aussi soufflait sur l'assemblée. Pas seulement celui d'Henry Beyle, qui s'extasiait ainsi du haut du Sacro Monte en découvrant le lac de Varese, le lac Majeur et cinq autres lacs : "croyez-mon, mon ami, ou peut courir la France et l'Allemagne sans avoir de ces sensations-là". Mais aussi celui du lycée Chateaubriand de Rome qui a suscité, accompagné et suivi de génération en génération des familles entières de bi-nationaux.

Dscf8566_2 Nous étions un certain nombre "d'anciens" du lycée et je signale à mon amie Catherine, retrouvée récemment après quarante ans et qui doit se trouver aujourd'hui entre Sénégal et Bretagne, que nous avons parlé d'elle : le fils de sa camarade de classe de "Chateau", Françoise D, lui aussi un bi-culturel italo-belge, était avec nous et je lui ai donné son téléphone alors qu'il partait pour Palerme faire découvrir la Sicile à son amie française.

Autre symbole de cette Europe déjà cimentée, le fils du designer automobile italien Bertoni avait prêté aux jeunes mariés une superbe DS Citroën, cDscf8571omme neuve malgré son presque demi-siècle. Flaminio Bertoni, moins connu que le styliste Bertone, est le concepteur génial lié aux succès mondiaux que sont la Traction avant (1933), la 2 Chevaux (version 1948), la DS (1955) et l'AMI 6 (1961) : Bertoni est à Citroën ce que Bertone est à Fiat, mais aussi davantage puisqu'il était (il est mort en Dscf8529_21964) non seulement styliste mais sculpteur et peintre, laissant un très riche patrimoine de créations. Un patrimoine que sa ville natale, Varese, a mis en valeur par un superbe musée inauguré cette année avec les quatre voitures qu'il a dessinées, des dessins, des esquisses, des sculptures, des brevets... mais ceci est un autre sujet !